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Un écrivain en contexte postcolonial est
souvent placé par l'histoire dans une situation linguistique souvent
complexe, voire parfois inextricable et vécue sur un mode dramatique.…
Qu'en est-il pour vous ?
À Maurice, il est certain que les langues ont toujours été
perçues comme une base de revendication et une source de conflits
potentiels. Au moment de l'Indépendance, en 1968, ceux qui utilisaient
le français et ceux qui utilisaient l'anglais étaient polarisés
en deux groupes distincts. Ils avaient leurs propres journaux qui privilégiaient,
bien évidemment, la langue de prédilection de chacun des
deux camps. Les écrivains s'inscrivaient, qu'ils le veuillent ou
non, dans ce schisme, et peu d'écrivains, si tant est qu’il
y en ait eu, parvenaient à transcender ces barrières. Certains
se sont donc retrouvés piégés par un choix de langue
qui ne leur était pas personnel, mais qui leur était imposé
par leur appartenance identitaire. On admettait mal qu’un écrivain
franchisse ces barrières. Quant au créole, il n'était
même pas considéré une langue à part entière.
C'est dire le mépris dans lequel il fut tenu, jusqu’à
ce qu’un changement de pouvoir, en 1982, vienne le réhabiliter
et amorcer un changement de mentalité, confirmé par les
universitaires qui se sont intéressés à cette langue.
La langue n'a jamais été, pour moi, soumise à de
tels enjeux, pour la simple raison que le français m'est venu tout
naturellement en tant que langue d'écriture parallèlement
à l'apprentissage de la lecture dans cette langue. Mes premiers
balbutiements en écriture (vers sept/huit ans) n'étaient,
bien sûr, qu'un mimétisme de ce que je lisais, des poèmes
enfantins aux contes de fées. Je puis ainsi dire que le français
a grandi avec moi et en moi et que j'ai grandi avec le français.
Il n'y a pas eu d'interrogation à ce sujet ni de conflit personnel.
J'ai commencé à écrire dans l'innocence !
Le fait d'écrire vos œuvres en français ne
va pas de soi, car l'anglais et le créole sont les langues majoritaires
et officielles de Maurice. Est-ce le fruit d'une décision ?
D'un choix délibéré ? D'un appel ? Ou bien
encore d’une impulsion première qui s'est chargée
par la suite de justifications?
Le système scolaire à Maurice est d'une certaine manière
« schizophrénique » : c'est un système anglais à part
entière, les livres de cours sont en anglais, nous empruntons les
examens à l'Académie de Cambridge ou de Londres et ainsi
de suite. Mais beaucoup d'enseignants utilisent le français comme
langue d'enseignement pour toutes les matières ! Cela présente
des avantages dans la mesure où certains parviennent ainsi à
maîtriser parfaitement les deux langues et où le français
n’est pas enseigné comme une langue étrangère,
mais cela se fait le plus souvent au détriment de l'anglais parlé
et même, parfois, de l'anglais écrit. Maurice est sans doute
l'un des seuls pays au monde où il s'est constitué récemment
un… Comité de défense de la langue anglaise
parce qu'on pense que cette langue est en perte de vitesse par rapport
au français ! En ce qui me concerne, le français est
ainsi longtemps demeuré la langue d'écriture, l'anglais
la langue « universitaire » et le créole la langue du parler.
Depuis quelque temps, cependant, je fais des tentatives d'autotraduction
de mes textes en anglais et c'est un exercice révélateur
en ce qui concerne le processus d'écriture. Je me rends compte
que, très souvent, mes phrases sont guidées par la musique
des mots. Lorsque je me « traduis » ou me réécris en anglais, la musique
est différente, et les images, de même, sont modifiées.
À partir de là, il arrive que le texte anglais m’entraîne
dans une direction autre, et puisque je m'en sens le droit, je me laisse
entraîner sur cette voie de découverte.
Cependant, le créole, l'anglais, et même le hindi
font irruption (même si c’est de manière discrète)
dans votre prose. Quelle tonalité affective possède selon
vous chacune de ces langues ?
Je suis certaine que la poésie hindi ou ourdou est présente
dans mes textes, parfois apparue de manière inconsciente. En relisant
Rue la Poudrière, il y a quelques années, je me
suis rendu compte que l'image de la phalène qui se brûle
les ailes à la bougie, qui revient à plusieurs reprises
dans ce texte, est un « emprunt » direct à une image récurrente dans la
poésie d’origine perse et la poésie soufie. Elle représente
à la fois l’amoureux qui se brûle à la trop
grande incandescence de l'amour, et l'homme qui accepte de se brûler
les ailes à la lumière de la divinité. Je ne m'en
étais pas rendu compte au moment de l'écriture du roman.
Les noms de mes personnages ont des significations précises en
hindi : Anjali signifie prière, Gungi, la muette, Aeena, le
miroir, Pagli, la folle etc. Les symbolismes sont souvent empruntés
à l'univers oriental. La nouvelle du Poids des Etres,
intitulée Ganesh, est directement liée au mythe de Ganesh,
le dieu à tête d'éléphant. Il est certain que,
pour moi, ces noms très porteurs servent à éclairer
les personnages de l’intérieur lorsque je les crée.
Ils sont, en quelque sorte, leur nom… Le double nom Pagli/Daya a
ainsi une très grande importance dans Pagli. Pour ce qui
est de l'anglais, c’est un peu plus insidieux, car je dois surtout
faire attention aux anglicismes ! Les constructions créoles
s'infiltrent par moments dans mon écriture, et me permettent, même
si je ne le fais pas consciemment, de rompre avec une structure grammaticale
trop rigide. Je le ressens en particulier lorsque je « permets » à la prose de basculer dans la poésie
— c'est là un processus assez particulier dans la rédaction
d'un roman. À certains moments de l'écriture, je cesse de
réfléchir aux phrases, de sorte qu'elles passent directement
de l'esprit à la page sans être préalablement formulées,
comme lorsqu'on écrit de la poésie. C'est à ce moment-là
que les images les plus surprenantes et les associations de mots les plus
inusités surgissent. C'est sans doute là que les langues
enfouies dans mon inconscient se mélangent le plus. Je ne pense
pas que cela puisse s'expliquer — est-ce nécessaire ?
Quant à « l'affectivité » des langues, dans mon cas, le français est la
langue que je privilégie pour exprimer l'émotion. L'anglais
est peut-être la langue de l'intellect, mais je ne suis pas sûre
que la démarcation soit aussi nette. J'éprouve un plaisir
autre qu'intellectuel à tenter de récrire, aujourd'hui,
Pagli en anglais. Quant au créole, si je ne me sens pas
encore « apte »à écrire un texte complet dans cette langue,
je sens qu'il a de plus en plus envie de s'insérer dans mes textes,
plus particulièrement dans les dialogues. (Quand je dis « apte », je veux dire qu'il y a, à Maurice, plusieurs
créoles. Et que sans doute, le plus imagé, le plus puissant,
est le langage des rues. Le créole que je parle est celui, plus
retenu, d’un certain milieu. Je n'ai donc pas l'impression d'avoir
accès à toute la gamme d'images et de constructions qui
me permettraient d'écrire un long texte dans cette langue). Si
je trouvais un moyen d'introduire davantage de créole sans avoir
recours à des formules telles que les notes en bas de page ou les
glossaires, je pense que je le ferais. Pour l'instant, « ma » formule de reprendre le texte en créole sans
le traduire nécessairement, mais en restituant le sens en français
ne convient que pour de courts passages. Dans Soupir, il y a
un seul passage, vers la fin, où tout un paragraphe est en créole.
Mais pour le rendre en français, j'ai mis du temps à trouver
la solution. Ce n'est qu'après d'innombrables tentatives que j'y
suis arrivée, et encore…
Quels effets en retour cette situation au carrefour des langues
(car en outre vous êtes traductrice) a-t-elle eu sur votre usage
de la langue française?
La liberté qu'offre l'anglais par rapport aux néologismes
et aux petites entorses aux règles s'est en partie répercutée
dans mon envie de ne pas être « classique » dans l'usage du français. Mais je pense aussi
que la familiarité de tant d'années passées à
pratiquer cette langue est un facteur à prendre en compte. On n'est
évidemment jamais à l'abri d’emprunts inconscients
et involontaires. Les anglicismes sont inévitables, et, de même,
les formules et les constructions françaises ont parfois tendance
à s'immiscer dans des textes rédigés en anglais.
Mais le fait d'être traductrice (c'est ma profession) me permet
d'être consciente de ces influences et de les éviter dans
la mesure du possible. La profession de traducteur vous oblige à
être conscient des séparations entre les langues et de basculer
de l'une à l'autre d'une manière systématique qui
n'engendre pas trop de retours entre elles.
Il s'agit là de traduction technique. Ma tentative de traduction
littéraire du roman de David Dabydeen, Terres Maudites,
n'était que ponctuelle, mais elle s'est avérée une
expérience intéressante à plusieurs titres. Tous
les dialogues de ce livre sont écrits en « Guyanese English », le dialecte anglais parlé en Guyane britannique,
et la troisième partie du livre, racontée par une ancienne
esclave, est entièrement écrite dans cette forme. Il n'y
a pas, me semble-t-il, de véritable équivalent français
du « pidgin English ». Car si celui-ci est compréhensible par un locuteur
anglophone, le créole, bien que dérivé du français,
n'est pas compréhensible par un locuteur francophone. Je ne pouvais
pas tout simplement traduire le « pidgin English » par le créole. J'ai donc tenté de reproduire
des constructions créoles en français, en déformant
la grammaire de façon à la rapprocher du créole.
Je me suis rendu compte en cours de route que si je voulais faire quelque
chose de vraiment approfondi, il me faudrait établir une sorte
de grammaire hybride. Pour des raisons de délais à respecter,
je n'ai pas pu aller aussi loin que je le voulais. Dans la troisième
partie, je me suis sentie en quelque sorte libérée de certaines
contraintes et j'ai l'impression d'avoir mieux réussi à
rendre ce texte. Mais je ne suis pas entièrement satisfaite de
ma traduction. Par contre, l'histoire très similaire de la colonisation
guyanaise britannique et de celle de Maurice m'a permis de saisir des
références, par exemple à la culture indienne, qu'un
autre traducteur aurait peut-être eu quelque difficulté à
comprendre.
À la différence de nombre d'écrivains antillais
ou réunionnais qui créolisent leur français, vous
avez pris le parti de ne faire affleurer le créole. Sa présence
dans le corps du texte est assez peu insistante. Pourquoi une telle retenue
dans ce tressage des langues ?
Ce n'est pas un choix délibéré. On écrit dans
la langue qui nous vient. J'admire beaucoup ces écrivains, et leur
inventivité par rapport à la langue, et je crois qu’elle
leur est naturelle, que c'est sous cette forme-là que leur vient
leur texte. Axel Gauvin, par exemple, restitue parfaitement le parler
français réunionnais, qui est autre que le créole.
Il écrit d'ailleurs en créole et en français, et
a traduit en français certains de ses ouvrages écrits en
créole. J'aurais aimé aller plus loin dans cette appropriation
du français, dans ce mélange des langues. Mais en même
temps, chaque langue a sa beauté propre et on la retrouve autant
dans la langue telle quelle que dans une forme hybride. Si je devais délibérément
me « construire » une langue, je crois que cela freinerait l'élan
qui doit être présent au moment de l'écriture. Cela
dit, je pense que c'est une question de « degré ».
L'affleurement du créole a son importance, même s'il est
rare. L'idée des doubles titres de chapitres, dans Pagli,
était entièrement due à la sonorité et à
la musique des mots — « lanwit » me semblait si doux et enveloppant, « gato lamarye » traduisait mieux la vision que j'avais de la maison
de sucre glace, et ainsi de suite… Je me sens de la sorte appartenir
à cette famille d'écrivains qui aime les mots pour eux-mêmes,
qui aime jouer avec la double image créée par leur sonorité
et leur sens, qui souhaiterait que le chant des mots porte le lecteur
plus avant dans la lecture, comme un murmure de vent ou d’océan.
Je ne comprends pas, par contre, le choix de certains auteurs français
modernes de renier le style, de s'astreindre à une écriture
délibérément plate et sans assonances, et de se priver
ainsi des grandes richesses d'une langue…
En quoi finalement, à votre avis (indépendamment
du fait que pour vous comme pour tout artiste, votre style est le fruit
d’un travail), n'écrivez-vous pas en français standard ?
Je jette un coup d'œil, au hasard, sur mon dernier manuscrit…
Je ne vois rien qui sorte du français standard. Mais ce n'est pas
un style classique… Mais la langue reste avant tout le français.
Je citerai un assez long passage extrait de mon dernier roman (cela se
passe vers la fin du roman, c'est un passage important, c'est un des personnages
qui parle) :
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« Oui, réellement, il est temps d'en finir,
c'est ce qu'elle m'a dit de faire, l'autre matin, lorsqu’un
cabri sauvage que j'avais chassé à coups de pierres
est tombé du haut de la colline, comme ça, les pattes
étalées, le cou étiré, le museau tendu,
à peine ouvert sur une goutte de plainte, un filet de salive
argent s'échappant de sa petite gueule fine, une étincelle
de sang au creux du cœur, les yeux si larges qu'ils absorbaient
le visage et avalaient l’air tout autour, il y avait le silence
du vent qu'il ne dérangeait même pas, cette attente
de la fin de la chute, et puis, tout au bas, le choc minuscule,
l'écrasement si bref, si mou, sur les rochers et les épines,
tout cela en quelques secondes, moi penché en haut, regardant-écoutant,
mais pour moi cela a eu l'air très long, j'ai eu le temps
de voir, de toucher, d'embrasser le vent qui l'avait effleuré
et qui m'apportait le goût de sa mort. Je suis resté
aplati devant ce vide si bleu et j'allais plonger moi-même
pour rencontrer le cabri et m'unir à lui, j'avais envie de
mêler ma chair à la sienne et de boire son sang et
de maculer mes lèvres de toutes ses substances et ses humeurs,
d'enraciner ma mort dans la sienne et nous pousserions ainsi comme
des algues aux bouches ventousées prêtes à aspirer
l'air nu et sec et sablé des ventres sans plus penser à
quoi que ce soit d'autre qu'à bêler la nuit dans les
étables sanglants, mais c'est à ce moment-là
qu'elle est revenue, Constance, avec sa démarche de cadavre
pourri qui se balance au bout d’une branche, et elle était
comme quand nous l'avons trouvée, pas différente,
pas belle du tout, trouée de partout, percée comme
un panier de crabes, et il en sortait de partout, pas des crabes
mais des limaces et des mouches et je ne sais quoi d'autre, les
cheveux à moitié arrachés par les oiseaux,
un désastre, effrayant, pas la Constance de mes nuits, elle
avait un bruit boueux lorsqu'elle marchait, lorsqu'elle parlait,
un bruit de décomposition, la déglutition du temps
à la bouche grande ouverte sur son petit corps effiloché
et elle m'a dit, je n'ai plus de temps, il ne me reste plus rien,
je voulais que vous rachetiez les âmes mortes, c'est pour
cela que je t'ai fait venir, Ferblanc, pas pour la ganja, c'était
ma ruse, mon astuce, ma feinte, je voulais que quelqu'un les aide
à se reposer, ils n'arrêtaient pas de me supplier quand
je vivais, leur souffle aigre sur mon visage, leurs yeux caves qui
me suppliaient, leurs mains qui me caressaient le corps mais qui
ne m'assouvissaient pas — aide-nous, aide-nous, Constance,
disaient-ils, nous les esclaves suppliciés sur notre rosace
de refus, enchaînés les uns aux autres à jamais,
à demeure, pour crime de révolte tue, à aucun
moment on ne nous détachait les uns des autres, vingt siamois
rattachés par des cordons ombilicaux jamais coupés,
on travaillait avec notre bouche entaillée, piquée,
repiquée, et nos dents mortes depuis longtemps, nos chicots
noircis de la bave des damnés, on mangeait parfois l'herbe
arrachée parce que son amertume faisait croire à notre
estomac qu'il était repu, mais l'instant d'après l'estomac
rejetait tout avec fureur et nous le visage plongé dans notre
vomi, on travaillait le corps plié en quatre, tu ne peux
pas savoir, Constance, ce que cela signifie, chaque bribe de ta
chair se souvient de sa douleur, et de chaque douleur qui vient
s'emboîter sur la précédente, mais c'était
notre punition pour avoir bravé nos maîtres, et surtout
celui qui nous a jetés à Rodrigues comme des larves
de crapaud dans un gué après qu'on a affronté
ses yeux terribles, ses yeux vairons qui avaient l'air de rugir
et de cracher la fureur du ciel, notre Maître à tous,
il croyait que cette île serait notre tombeau, elle a été
notre vengeance, mais en attendant, nous nous traînions ensemble,
tous les vingt, comme un tas d'ossements jetés là
par hasard et les blessés qui ne pouvaient plus marcher étaient
tirés par les autres, on n'avait pas le choix, personne ne
les libérait, on les traînait jusqu'en haut de la colline,
leur dos était déchiré par les pierres, leurs
fesses dépecées, ils pleuraient et suppliaient mais
il n'y avait aucun gardien, personne d'autre que l’île
déserte et les yeux du Maître qui étaient partout,
et sa voix qui nous disait le soir, tant que vous n'aurez pas arraché
toute l'herbe de la colline, vous ne serez pas libérés
de vos chaînes ni les uns des autres, et finalement, nous
avons compris que cette promesse était fausse puisque l'herbe
repoussait après nous, et nous avons compris qu'il nous fallait
mourir, puisque c'est ainsi que nous serions libres tous en même
temps. » |
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Ce passage, même s'il constitue une seule phrase, est, me semble-t-il,
écrit en français standard. Et pourtant, il est un exemple
de ces moments où le « flot » se libère et coule de soi-même (je pense
qu'il renvoie également à certains passages de Pagli,
même si le roman est très différent dans l'ensemble),
où je me sens libre aussi par rapport à la langue…
Je me dis, finalement, que si j'arrive à dire ce que j'ai envie
de dire dans cette langue-là, je n'ai pas besoin d'en faire davantage…
Et que mon exploration de la langue ira davantage dans le sens du mélange
de la prose et de la poésie que dans le mélange des langues.
Poétiques
Vous avez été reconnue très précocement
comme écrivain. Lorsque l'on grandit « au milieu d’un champ de cannes », qu'est-ce qui pousse à se vouer à l'écriture ?
La nouvelle primée au concours de l'ORTF a été écrite
quand je n'avais pas encore seize ans. Elle évoquait déjà
un univers glauque et désespéré. Je pense que j'ai
été cet écrivain-là sans le vouloir et que
cet univers a été en moi depuis toujours. Ma mère
m'a raconté, après la publication de Rue la Poudrière,
que quand j'avais deux ans environ, j'insistais tous les soirs, sans faille,
après le dîner, pour qu'on me donne du papier et un crayon
et que la famille au complet se réunisse pour me regarder « écrire » ! Peut-être voyait-elle dans ces gribouillis
d'enfant une sorte d'annonce de ce que je serais plus tard, même
si ce n'était là qu'un comportement enfantin, mais je sais
que j'ai commencé à lire très tôt, que je lisais,
à l'âge de cinq ans, les livres de mes sœurs aînées
en cachette parce que ma mère me l'interdisait (elle pensait qu'ils
étaient trop avancés pour moi), et que mes premiers romans
écrits à douze ans n'étaient pas « banals ». J'étais très introvertie et presque
maladivement timide, ce qui aboutit généralement à
un besoin de s'exprimer d'une autre manière. Rien ne m'a donc a
priori poussée à écrire si ce n’est l’ouverture
d'esprit de mes parents, qui lisaient beaucoup, et leurs encouragements
tacites, même si je ne leur donnais pas mes textes à lire
— c'est une impulsion qui m'est venue d'elle-même, et c'est
pour cela que je disais que j'avais l'impression d'un « cadeau » qui pourrait m'être repris. Cette angoisse a
longtemps été présente, et elle l'est toujours, à
un moindre degré, lorsque je viens de terminer un ouvrage et que
j'en attends le prochain.
Quant à la campagne mauricienne et les champs de cannes, ils font
partie de mon univers à la fois émotionnel et littéraire.
Le sucre est en quelque sorte le sang de l’île, les usines
à sucre ont longtemps été son battement, et les saisons
rythmées par la culture de la canne, sa magnifique floraison, et
la récolte, avec ce qu'elle exige des hommes et des femmes, sont
étroitement liées à l'image de Maurice qu'on entrevoit
dans mes livres. À part Rue la Poudrière, je crois
que tous mes romans contiennent un passage « dédié » à la canne !
Vous avez déclaré que les nouvelles ont été
votre première école d'écriture ? Est-ce pour
leur contrainte de densité, de concision ? Par la diversité
de sujets que cette forme brève permet ?
J'ai commencé à écrire de la poésie et des
romans. Mais il est évident qu'écrire des romans à
douze ou treize ans, même si c'est là une entreprise louable,
est très difficile parce qu'on n’a pas suffisamment d'expérience
de la vie et de connaissance de la nature humaine pour soutenir un texte
aussi long. La poésie, de même, est un terrain d'apprentissage
semé d'embûches parce qu’on ne peut qu'imiter, et trouver
sa voix en poésie demande du temps. La « découverte » que j'ai faite de la nouvelle m'a donc été
particulièrement bénéfique, à tous les points
de vue. Je pouvais à la fois développer la langue, le style
et le contenu, sans tomber dans les pièges que tend le roman à
tous les débutants en écriture. Et je me suis par la même
occasion passionnée pour cette forme, en raison de sa densité,
alliée à la concision, effectivement.
Comment se fait alors le passage au roman ?
Il arrive un moment où l'on aspire à la lenteur et à
un travail de plus longue haleine. Mais aussi, quitter Maurice pour Londres
a représenté pour moi une véritable cassure à
tous les points de vue. Après avoir écrit sans arrêt
pendant plusieurs années, arrivée à Londres, je me
suis arrêtée. Je faisais des tentatives diverses, mais sans
succès. C'est la période la plus « creuse » de ma vie en matière d'écriture, mais
je pense que c'était inévitable : changement de lieu,
coupure avec le pays natal, avec la famille, avec la langue aussi, passage
à l'état d'adulte… J'attendais peut-être une
inspiration venant du lieu, comme c'était le cas à Maurice,
mais la grisaille de Londres refusait de me parler ! Je ne pouvais
m'empêcher de penser que j'avais délaissé la voie
de l'écriture, que je l'avais trahie… C'est vers les dernières
années de mes études universitaires, au début des
années 80 je crois, que j'ai commencé mon premier roman,
intitulé Le rêve carnassier, peut-être parce
que cela me permettait de prendre le temps et de cesser d'attendre l'inspiration
fulgurante des nouvelles de Solstices. Je crois qu'il avait des
qualités, en ce qui concerne l'écriture surtout, mais tombait
quelque peu dans les pièges du premier roman très contemplatif.
Il me semble que j'osais davantage transgresser les règles grammaticales
et inventer des mots à ce moment-là. Le roman a pourtant
été accepté, quelques années après,
par Présence Africaine — mais faute de fonds, il n'est jamais
paru. Je crois que j'ai égaré le manuscrit. Mais une fois
cette première étape franchie, j'ai eu envie de continuer,
et Rue la Poudrière a suivi. Cela n'a pas été
facile parce que je n'ai pas écrit ce roman d'un seul trait. Il
y a eu de longues périodes où je le laissais de côté
pour écrire autre chose, surtout des nouvelles ou d'autres romans
restés inédits. Jusqu'à l'Arbre Fouet, la
rédaction de mes romans était assez lente et laborieuse,
et j'avais tendance à écrire plusieurs textes en même
temps, ce qui veut dire que je passais de l'un à l'autre et qu'il
s'écoulait de longs mois avant que je revienne au premier. Pagli
et Soupir, par contre, ont été écrits d'un
seul jet.
La difficulté réside également dans le recul nécessaire
pour juger le texte, après. Je sais que mes premiers romans auraient
requis plus de travail, mais ce qui leur manquait surtout, était,
je pense, un travail éditorial. De toute manière, l'écriture
est un apprentissage permanent. Je n'écris plus à présent
des nouvelles que sur commande, c'est-à-dire lorsqu'on me demande
un texte pour une publication précise (les volumes de la collection
« Maurice » édités par Pyamootoo et Poonoosamy et
la revue Tracées et quelques autres).
Le roman m'offre aujourd’hui un canevas plus ample qui me convient
mieux. Il naît en général d'une idée de départ
très forte, qui « lancine », et j'ai souvent une idée de la fin, mais une
fois la rédaction commencée, je me laisse guider par les
personnages et l'écriture, une phrase peut ouvrir une porte sur
un développement possible, un nom de personnage (comme Royal Palm,
dans Soupir) peut contenir sa propre histoire secrète
que je ne découvrirai que plus tard. Dans le cas de Soupir,
qui comporte beaucoup de personnages, je n'étais pas certaine du
déroulement de l'histoire. À un moment donné, avec
l'arrivée d’un personnage secondaire, vers la quatre-vingtième
page du roman, j'ai eu l'impression que les différentes histoires
se rejoignaient enfin, et ce n'est qu'au terme du roman que les différents
fils se sont enfin réunis. C'était très étrange
d'assister ainsi, presque en spectateur, au développement du récit.
Vous dites à propos de Rue La Poudrière
que tout l'élan narratif est parti d'une phrase ? Est-ce vrai
des romans suivants ?
Certains sont partis d'une phrase, d'autres d'une idée de départ
intense. Moi, l'interdite est ainsi né d'une phrase, pas
la même que celle de la version finale, mais qui contenait cette
idée de lierres enserrant le cou de la narratrice, et qui se révélaient
être les mains de sa mère. Pagli est parti de l'envie
d'écrire une histoire d'amour passionnelle, et Soupir
de ce nom de lieu lu dans un journal. Tous partent ainsi de quelque chose
qui semble très ténu et fragile — il arrive que je
commence ainsi des romans que je ne continue pas. Mais quand l'idée
est très forte, elle se nourrit d'elle-même, elle ne me permet
pas de l'abandonner. Je sais que quand j'ai terminé Pagli,
pour la première fois de ma vie, je me suis dit, c'est cela que
je voulais faire. C'était surtout au niveau de l'écriture
que j’ai l'impression d'avoir franchi une étape. Là
aussi, les personnages sont apparus « tout seuls », Mitsy, les Mofines n'étaient pas prévus.
Tout est parti de l'idée d'un amour interdit vécu de l'intérieur.
Raconter à la première personne me permet de m'impliquer
totalement dans l'histoire. Lorsque j'arrive à faire abstraction
de moi-même pour me fondre dans un personnage, je peux mieux raconter
sa peine et ses élans et il m'est difficile, alors, de l'abandonner
en cours de route, mais surtout, il peut en quelque sorte choisir sa propre
route. Le chapitre Zil, dans Pagli, est un exemple d'écriture
totalement « dû » au personnage : sa voix a pris le dessus. Quand
je l'ai terminé, je l'ai lu et relu à haute voix, étonnée
de cette intensité. Bien sûr, il a fallu que je ressente
cela aussi, en tant que personne, au moment de l'écriture, mais
il n'y a que très peu d'autobiographie dans ce que j'écris.
Mes personnages ont des existences beaucoup plus intéressantes !
Jusqu'à Pagli, le réalisme social (images
assez dures de la réalité urbaine de Port-Louis) côtoie
une inspiration que l'on peut qualifier de poétique. N'est-ce pas
la source d'une contradiction et donc d'une certaine hétérogénéité
dans la facture de vos premiers romans ?
Oui, je pense qu'il y avait une sorte de paradoxe dans ma manière
d'écrire : je ne voulais pas être liée à
la réalité, mon écriture, que je le veuille ou non,
était poétique, mais en même temps, il me fallait
un point d'ancrage dans la réalité pour faire démarrer
le roman, pour lui donner son intensité littéraire et psychologique.
C'est difficile à expliquer : si je prends l'exemple des nouvelles
du Poids des Etres, presque toutes sont parties d'un fait divers
ou d'une histoire qu'on m'aurait racontée. Mais inévitablement,
la nouvelle finit par basculer dans l'onirique ou le fantastique (je ne
sais pas si le mot convient, ce n'est pas tout à fait cela). C'est
un peu la même chose pour les romans. Il me semble que j'écris
sur une frontière entre deux mondes, l'un réel, l'autre
plus intangible, mais qui s'influencent mutuellement. L'ancrage réel
est nécessaire, mais il me faut aussi la liberté et le souffle
de l'imagination. C'est comme si le tragique profondément réel
ne suffisait pas en soi : même s'il y a une absence d'espoir
dans ces vies vouées à la tragédie, il faut que ces
souffrances aboutissent à quelque chose de plus grand. La souffrance
et l'intensité des émotions permettent d'abord à
l'homme de se dépasser, et ensuite d’accéder à
cet univers où les choses ne sont pas limitées par l'étroitesse
des aspirations humaines, et où la grandeur des émotions
acquiert toute sa mesure. À un moment donné, tous mes personnages
principaux se détachent de leur quotidien et trouvent une sorte
de consolation au-delà de la réalité.
Trouver un équilibre entre ces deux univers n'était pas
facile. Je sais que Le Voile de Draupadi souffre précisément
d'un défaut d'équilibre à ce niveau, et Rue la
Poudrière accorde trop de place aux longues introspections
de l'héroïne, alors que les choses auraient été
claires même sans être expliquées de la sorte. Mallacre
est un personnage flou, entre le mythe et la réalité du
proxénète. Par contre, je pense que Marie et Édouard
représentent bien les deux faces opposées, Édouard
reste ancré dans une réalité où il est finalement
une âme perdue, comme Paule, mais Marie me semble fidèle
à sa dimension mythique tout au long de l'histoire. C'est pour
cela que dans Pagli, la réalité n'est qu'entrevue
et très peu expliquée. L'aspect poétique est présent
dès le début, mais s'affirme de plus en plus jusqu'à
la fin, et je me suis sentie libre, dans ces petits chapitres, de laisser
l'écriture poétique prendre le dessus. C'était un
risque à prendre parce qu'il est si facile de rompre cet équilibre
et de tomber dans l'artifice ou même l'artificiel. J'espère
avoir réussi précisément parce que ce n'était
pas une écriture intellectuellement réfléchie mais
vécue par le biais de l'émotion et restituée avec
la même émotion.
Comment tenir ensemble le pouvoir incantatoire et apaisant de
métaphores lyriques et la rage qui traverse telle ou telle page ?
Comment réconcilier tendresse et colère ?
Parce que la colère qui m'anime lorsque je suis dans la souffrance
de mes personnages est issue de l'amour que je leur porte. La rage de
Pagli est dirigée contre l'injustice et l'incompréhension
et l'intolérance, qui sont des choses abstraites, et non contre
les gens qui les véhiculent. C'est un peu comme la colère
impuissante d'un enfant : cette colère ne contient jamais
de haine. Lorsque je mets à nu les failles réelles de mon
pays, c'est également parce que mon attachement à ce pays
est sans bornes. Les mots de Mouna, dans Moi, l'interdite (« je ne suis pas une malédiction, je suis
une mise en garde ») sont justes. En même temps, mes personnages
sont « prêts » pour l'amour. Ils ont un sentiment d'injustice parce
que tout le mal qu'ils ont commis, c'est d’être. Pour l'héroïne
de l'Arbre Fouet, le père considère que le mal
est en elle avant même sa naissance, Mouna est condamnée
pour son apparence, Pagli parce qu'elle a envie d'aimer. Peut-être
est-ce parce que je veux exprimer à la fois l'immensité
de leur amour et l'intensité de leur colère que le lyrisme
et la rage brute alternent… Mais aussi, plus simplement, le lyrisme
permet quelques fois d'estomper la noirceur, de laisser un peu de lumière
entrer par le biais des mots et éclairer les personnages. L'histoire
de Moi, l'interdite pourrait difficilement être racontée
sans le filtre du langage poétique.
Les personnages féminins semblent concentrer dans vos romans,
mais aussi dans vos nouvelles, toute la charge satirique et toute la tendresse
du monde. Le regard féminin est-il privilégié ?
Ne serait-ce pas alors contradictoire avec le pluralisme foncier de la
forme romanesque ?
Mes nouvelles contiennent beaucoup de personnages masculins racontés
à la première personne (et également une nouvelle
narrée par un… lézard !). Mon premier roman,
Le rêve carnassier, était raconté par un
homme. Je ne me considérais pas comme étant particulièrement
attachée aux voix de femmes. J'ai été surprise de
me rendre compte, après la publication de l'Arbre Fouet,
qu’on me tenait pour un écrivain éminemment « féminin » en ce sens que je mettais en avant la souffrance et
des voix de femmes. Cela s'est poursuivi et accentué, bien évidemment,
avec Moi, l'interdite et Pagli. Cinq romans écrits
à la première personne avec une voix de femme !
Mais j'avais également, entre temps, écrit trois romans
inédits avec des voix d'hommes. Bien sûr, je pense que j'apporte
aux voix de femmes ma particularité et ma perception de femme,
et que des romans aussi « intérieurs », aussi passionnels, doivent beaucoup à cette
perception particulière. Mais si j'avais quelque chose à
dire en ce qui concerne les femmes, j'ai eu le sentiment de l'avoir dit,
ou d'avoir fini de le dire avec Pagli. Il m'a semblé,
après ce roman, que je pouvais passer à autre chose. J'espère
que Soupir, même s'il contient des personnages féminins
forts, indiquera que je peux écrire avec d’autres voix. Je
n'ai pas envie d’être « enfermée » dans une identité d'écrivain féminin
— ce qui serait, en quelque sorte, en contradiction avec les propos
rageurs de mes personnages féminins…
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