Ghislaine Sathoud
 
Folie meurtrière





 

Je vivais dans ce quartier depuis vingt-trois ans. Je m'y étais installée alors que j'étais enceinte de Divingou, mon fils. J'ai essayé plusieurs fois de me faire avorter. Il faut reconnaître aussi que ce n'était pas de ma faute. Outre mon manque d'expérience, j'étais de plus tombée sur la mauvaise personne. Un irrésistible séducteur qui profita de ma naïveté de l'époque. Il n'a jamais vu mon enfant. Mon enfant ne le connaît pas. Ma sœur, déçue de moi, ne pouvait plus me garder chez elle. Son mari exprimait la crainte de voir ses enfants suivre mon exemple, l'exemple de la brebis galeuse de la famille. Les superlatifs négatifs pleuvaient sur moi.  Je m'arrangeais comme je pouvais pour essayer de dissimuler ma grossesse. Est-ce qu'une grossesse peut vraiment être dissimulée ? J'avais essayé en vain de me débarrasser de ce fardeau encombrant...

Je vivais dans ce quartier depuis vingt-trois ans. Oui, vingt-trois ans exactement.

Tout le monde connaissait tout le monde. Tout le monde saluait tout le monde. Tout le monde se réjouissait du bonheur de tout le monde. Tout le monde s'inquiétait de la tristesse de tout le monde. Nous vivions dans l'harmonie. Lorsqu'une femme manquait de sel, elle pouvait en demander à la voisine. La confiance était parfaite jusqu'à très récemment. On pouvait même donner de l'argent à la voisine et lui demander de nous acheter quelque denrée et éviter ainsi de se déplacer pour rien. La joie des uns était celle de tout le monde. Le malheur des uns était celui de tout le monde. Mbanda, l'épouse du père de mon enfant a su ma grossesse. Un pavé dans la mare de sa dignité. Révoltée d'apprendre que son mari avait un enfant, elle décida de m'exprimer sa colère. Accompagnée de ses cousines, de ses sœurs, de ses tantes et de quelques proches qu'elle menait par le bout du nez, l'impudente débarqua sans crier gare à mon domicile. Quelle ne fut pas ma surprise ! Moi qui ne voyais plus son mari ! Lui qui avait, semble-t-il, déserté le domicile conjugal ! C'est ainsi que la nouvelle se répandit par le bouche à oreille. C'était le prix à payer.

En rentrant à la maison ce jour-là, j'aperçus quelques jeunes qui discutaient à un coin de rue. Ce n'était pas nouveau. Ils en avaient l'habitude. Pourtant une petite voix m'alerta : un complot se préparait. Depuis quelques jours, je ressentais une fatigue extrême, inexplicable, inexpliquée... Depuis quelques jours, j'avais peur, très peur. Le pays s'agitait, dans la capitale, les politiciens se battaient pour le pouvoir. Mais cette crise ne concernait que les hommes de pouvoir. La population continuait à vaquer à ses occupations, comme si de rien n'était...

Tard dans la nuit le son des tirs et des coups de fusil me sortit de mon lit. Je me précipitai dans la chambre de mon fils, instinct maternel ? J'attendais l'aide de mes voisins. Quand il y avait un problème, les hommes du quartier venaient nous secourir. Je criai. J'appelai. Personne ne venait. Cela me parut bizarre.  Ne m'entendait-on pas ? Qui pouvait fermer l'œil avec ce crépitement des armes automatiques ? Profitant d'un moment d'accalmie, je partis chercher du secours chez mes voisins. À ma grande surprise, il n'y avait aucun signe de vie dans cette maison. Où pouvaient-ils se trouver à une heure si avancée de la nuit ? D'habitude, ils me prévenaient de leurs déplacements. Je veillais sur leur maison. Où étaient-ils tous passés ? Lorsque j'étais rentrée ce soir-là, ils étaient là. J'avais échangé quelques mots avec ma voisine. C'était le mystère total. Ils me prévenaient toujours de leurs déplacements, même tard dans la nuit. J'avais moi-même passé à deux reprises des nuits blanches à l’hôpital pour assister aux accouchements de ma voisine. Elle, qui est était comme une mère pour moi. Dans une société où les femmes se rendent clandestinement à l'hôpital, ma voisine, en me prévenant que l'heure d'enfanter était venue, faisait montre d'une grande confiance à mon égard. Que s'était-il donc passé ? Je rentrai précipitamment chez moi rejoindre mon fils.

Il était là, couché par terre, le visage ensanglanté. D'un geste de la main, il me montra ma chambre et il perdit connaissance. Prise de panique, je tentai maladroitement de le réanimer. Une ombre sur son visage.  Je me trouvai nez à nez avec l'un des agresseurs. Je le reconnus aussitôt.  Il eut l'air surpris de me voir. Je fis feu de tout bois.

– Que se passe-t-il ? Qu'as-tu fait à ton frère ?

– Silence ! hurlait-il. Mon frère ? Est-il le fils de ma mère ?

J'avais en face de moi un garçon métamorphosé, complètement différent de celui que je connaissais. Celui que l’on aurait pensé incapable de faire du mal à une mouche ! Mouana, c’était son nom. Un garçon du quartier. Je connaissais sa voix. Il était l’ami de mon fils depuis plusieurs années. Il venait tout le temps à la maison. Je ne peux en dire plus. Je suis scandalisée, en état de choc. Une chose est certaine, désormais, je serai méfiante. Tout peut arriver n'importe quand, n'importe comment, pour n'importe quelle raison. Je n'aurais jamais imaginé qu'un jour ces enfants s'en prendraient à mon fils !

La douleur me transperçait le cœur et ses échos se répercutaient dans ma chair, dans mes os, dans mon âme… Je reconnaissais les voix de nos agresseurs. Je savais qui ils étaient. J'avais vécu avec ces gens !

– Votre frère est au pouvoir et il massacre les nôtres parce que notre frère veut prendre le pouvoir, poursuivit-il, me laissant perplexe.

– Mouana, il ne faut surtout pas te mêler de ces histoires-là. Nous vivons ici en harmonie depuis longtemps. Nous partageons nos joies et nos peines. Tu as donc la mémoire si courte ? Je ne te reconnais pas.

– Parce que tu pensais me connaître ? me dit-il avec cette lueur haineuse dans le regard. Puisque votre frère s'accroche au pouvoir, nous le délogerons par la force. Nous égorgerons tous les siens. Il régnera ainsi sur les chats et les chiens... Nous ne voulons plus de lui comme président...

– Que puis-je dire d'autre, murmurai-je, maintenant résignée. Tuez-moi ! Tuez-moi ! Oui, prendre le pouvoir en écourtant des vies, les vies des innocents !  Au rebours de certains, je pense que la force n'arrange rien. Tuez-moi si vous pensez que cela vous apportera quelque chose. Tuez-moi. Oui, je viens de la même région que le président. Cela suffit. Tuez-moi ! Tuez mon fils !

Ils se retirèrent pour se concerter. Mon cœur battait très vite, si vite que j'avais l'impression qu'il exploserait dans ma poitrine. Mon fils perdait trop de sang et pouvait succomber à ses blessures. J'ignorais ce qui m'attendait. J'attendis longtemps.

Le verdict de leur étrange conciliabule nous fut favorable.

– Vous êtes libres, entièrement libres, me déclara Mouana. Partez et laissez tout ici. Vous n'avez pas d'autre choix.
Nous sommes partis sans demander notre reste.

Dans la rue, le charnier.

J'ai enjambé des corps pour me frayer un passage. Que la nature me pardonne. Je n'avais pas de choix. Plus loin dans la grande rue, plusieurs personnes de ma connaissance m'attendent et m'entraînent, loin... Certains savaient que je vivais au cœur de la zone des massacres. D'autres habitants du quartier, nés dans la même région que moi sont encore aux mains de ces jeunes déchaînés.

Un médecin s'affaire autour de mon fils pour le soigner. Un homme se met à hurler.

– Ah ! Ces politiciens. Mettons-les dans un ring, qu'ils se battent seuls, sans faire intervenir les innocents, sans faire couler du sang, sans gâcher les vies de nos enfants, sans en faire des soldats, et que le gagnant prenne le gâteau ! Épargnez les innocents ! 

Je partageais cette réflexion. La violence n'arrange rien. Il faut convaincre par les idées, le travail et non par la calomnie, la médisance, la menace et la mort.  Le soleil brille pour tout le monde ! Mais ici c'est la mort qui frappe à la porte. Et mon fils. J'attends l'avis du médecin qui prend à cœur l'état de Divingou. On compte déjà de nombreux morts dans la population. Les survivants se cachent dans des abris de fortune et conjurent le ciel pour que l'amour revienne dans les cœurs des hommes.  Peut-être que Dieu lui-même cherche un abri pour échapper aux armes ? Pourquoi reste-t-il silencieux ? Certains enfants sont devenus des épaves qui n'ont plus rien d'humain après la guerre. N'est-ce pas une autre mort ?

« Docteur » en est l'exemple vivant. Pauvre diable ! Il a élu domicile devant la place de la gare depuis de nombreuses années. Après une participation active aux folies meurtrières de la dernière guerre civile comme enfant soldat, il vante aux passants ses macabres exploits. « Docteur », c'est ainsi qu'on le surnomme, parce qu'il éventrait les femmes enceintes. Une célébrité à sa façon... Il pilait de jeunes enfants dans des mortiers. Cela fait plus d'une décennie qu'il est là, devant la place de la gare. Il raconte tout cela. Il discute avec des télévisions invisibles. Il discute avec des congélateurs invisibles. Il discute avec des voitures invisibles. Il raconte qu'il aurait pillé une télévision et cette dernière demanderait à retourner auprès de son propriétaire. Il dit aussi entendre encore les échos des cerveaux des enfants éclater dans les mortiers. Ce pays a tué, pleuré et enterré ses enfants. Ce pays a sacrifié la jeunesse. Ce pays a divisé des familles, séparé des couples. Ce pays a retiré toute dignité à ses enfants. Ce pays a assassiné.

Traités en paria les citoyens n'ont pas de mots devant ces maux. Les sans-voix restent au pays, sans argent, sans défense, sans rien d'autre que les larmes et l'angoisse.

Que deviendrons-nous ? Où irons-nous vivre après ce qui s'est passé ? Où irons-nous maintenant que nous savons que ceux que l'on croyait être nos amis ne le sont pas ? Quelle leçon faut-il retenir de cette trahison ? Faudra-t-il quand même retourner là ? Faudra-t-il trouver un logement ailleurs ? Faudra-t-il quitter le pays ? Que faut-il faire ?

Des pensées confuses traversent mon esprit. Je ne sais pas ce que l'avenir nous réserve. Je ne sais pas ce que nous deviendrons. Je n'ai pas de nouvelles du père de mon enfant. Pour l'instant, mon fils est encore convalescent. Pour l'instant, je prends soin de lui. Pour l’instant, j'ai trouvé refuge quelque part…

Oh ! Mon Dieu ! Où va le monde ? Quelle prière faut-il dire pour chasser la jalousie et la calomnie du cœur des hommes ? À quand l'harmonie ? À quand la concorde entre les hommes ? De tous côtés ce sont des cris de guerre. Ce sont les canons et les bruits des rafales que l'on entend. Ce sont les pleurs des victimes innocentes. Comme le monde a changé ! Cette répugnante mode qui place les enfants au centre des folies des adultes inquiète. Cette mode qui bafoue la dignité humaine et fait fi des droits des enfants. Comme le monde a changé ! Des enfants soldats charcutent la chair humaine. Des enfants terrorisent les adultes. Des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants, dépouillés de tous les biens, cherchent des refuges. L'épée de Damoclès plane partout. Sont-ce les signes avant-coureurs des prophéties bibliques ? Où va le monde avec toutes ces guerres ? Où va le monde avec cette folie meurtrière ?

 
(Ghislaine Sathoud est originaire du Congo-Brazzaville et auteure de poèmes, nouvelles et d'une pièce de théâtre Les maux du silence qui a été représenté lors de la Marche des Femmes à Sherbrooke au Canada. Elle a collaboré en 2003 à l'Anthologie Nouvelles frontières 11 (programme pour les élèves de 11e année publiée par PEARSON Education, Canada). Ses nouvelles ont paru dans plusieurs revues francophones. On la retrouve dans le répertoire de l'université Western Australia en Australie sur la littérature féminine africaine.)




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