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Le petit homme gris et terne, le petit homme borgne au regard assassin sétait encore levé ce matin-là, avec dans la tête la même voix qui lui soufflait quaujourdhui serait le jour J. Tout en faisant aller la lame du rasoir sur sa joue, il se répétait la scène ainsi quil le faisait chaque jour: il entrerait dans le wagon par la première porte qui devant lui souvrirait. Elle serait là, debout, les mains agrippées à une de ces lanières de caoutchouc gris, suspendues partout dans le train. Bien entendu, elle ne ferait pas attention à lui, ne le verrait même pas. Il la reconnaîtrait sans peine. Elle avait de si beaux yeux. Malgré les années, il était sûr quils navaient pas changé. Il la fixerait un long moment, laissant aller et venir son regard sur son visage, sur tout son corps, il la possèderait en silence, et jouirait de voir ses longs cils tout à coup saffoler, son visage perdre sa superbe. Lentement, alors, il enlèverait son chapeau, puis ses verres fumés et, dun geste prompt de lindex, il lui montrerait ce trou vide, dans son visage. Puis il ferait glisser son doigt, pour lui indiquer lentaille, qui va de larcade sourcilière jusquau milieu de la joue. La surprise serait telle quelle ne saurait dire un mot, ne pousserait pas le moindre cri. Il la prendrait alors fermement par le poignet, comme ce jour-là à léglise, et lentraînerait dans la cohue vers la sortie. À cet instant-là, le petit homme gris et terne, le petit homme au regard assassin transpirait à grosses gouttes; il se précipita sous la douche et fit couler lentement de leau bien froide sur son visage. |
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En général, il parvenait à prendre le train de sept heures quarante-cinq. Mais aujourdhui, il dut à deux reprises changer de chemise. À la première, il manquait deux boutons. Après avoir perdu plusieurs minutes à essayer tant bien que mal de masquer, à laide de sa cravate, lespace laissé par les boutons déserteurs, il décida denfiler une nouvelle chemise achetée justement la semaine dernière. À sa grande surprise, le collet était beaucoup trop étroit. Bah! fit-il au bout dun moment, il doit y avoir une bonne raison à ce retard. Il est sans doute écrit quaujourdhui je devais prendre le train de huit heures. Qui sait, elle aussi aura peut-être été retardée. Le petit homme terne prit son vieux feutre cabossé, se para de ses lunettes noires et sortit. Le temps était gris et maussade. Ce temps de chien convient tellement bien, grommela-t-il, à cet univers de poubelles éventrées et de puanteur. Si je la retrouvais, je pourrais aller nicher ailleurs. Préoccupé par sa quête insolite dans les souterrains new-yorkais, il oubliait quil était taillé sur mesure pour ce pâté de maisons sinistres et délabrées qui, entre lavenue Stroll et la Quarantième rue, recelait tout ce que ce quartier pouvait avoir de laid. |
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Tout en descendant dun pas empressé la Quarantième rue, le petit homme poursuivait intérieurement son monologue. "Lorsque je laurai retrouvée, je quitterai ce quartier infect. Je louerai un des plus beaux logements de Hempstead, de ceux que lon voit entourés des lourdes portes de métal qui, lorsquon les tire, se plient tel un accordéon. Je lui achèterai un immense piano, la plus grande télévision de chez Sears, et je lenfermerai à double tour chaque fois que je devrai mabsenter." Il lança un juron en apercevant à la porte du métro ce mendiant quil ne pouvait souffrir. Furieux de devoir encore aujourdhui subir son regard pénétrant, il fit voler un jet de salive qui alla rejoindre sur le mur graffitis et obscénités. Chaque fois quil apercevait ce même cul-de-jatte crasseux, qui barrait presque le passage, il ne pouvait sempêcher de frissonner. Il se demandait toujours pourquoi la vue de cet individu déclenchait chez lui un tel malaise. Il faut dire que cet homme gardait la tête dans une position que même ce regard lancé de bas en haut bouleversait au plus haut point les habitués de la station, si bien que plusieurs dentre eux manquaient souvent de dégringoler les marches conduisant au sous-terrain. Désarçonné par la vue du mendiant, pour ne pas débouler à son tour, il dut prendre appui à la rampe crasseuse. Cette loque humaine le suivait régulièrement des yeux quil gardait braqués dans son dos tout comme un fusil. Une fois, une seule fois, le petit homme sétait retourné. Il avait alors reçu le regard de linfirme comme un rappel. Il lui était arrivé de penser que sa conscience devait ressembler comme un frère jumeau au cul-de-jatte, et il sen voulait amèrement de cette pensée pour le moins étrange. |
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Le petit homme venait de Belle-Île. Un grand nombre de ses comparses, anciens tortionnaires comme lui sous le règne de Satrapier, qui pendant trente ans sema la terreur dans son pays, vivaient comme lui aujourdhui, pas si loin dans la région. Bras droit de Satrapier, entré à son service alors quil navait que dix-huit ans, il avait passé de longues années de sa vie à enterrer des hommes encore vivants et à enfermer dautres dans le coffre de son automobile. Il avait aussi appris à viser au milieu du front, entre les deux yeux, les gosses qui appartenaient aux femmes qui avaient le malheur de se refuser à Satrapier ou à lui. La nuit, avec ses hommes, il ratissait les maisons et enlevait les filles quils violaient par la suite, sous les yeux effrayés des parents. |
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À Belle-Ile, un jour, le petit homme trapu était entré dans une église où lon sapprêtait à célébrer un mariage. À son arrivée, les carillons des cloches sétaient emmêlés. Trapu, bouffi, le regard assassin, il sétait avancé vers le couple, face à lautel. Ses pas dans lallée résonnaient comme autant de coups de gong. Une odeur de souffre laccompagnait. Il sortit de ses poches deux pistolets et visa le marié. Deux balles, lune au front, lautre au cur. Personne ne poussa le moindre cri. Des rats tout de noir vêtus envahirent léglise. On entendait leurs couinements partout entre les bancs et, sur les dalles le frottement de leurs queues. Le petit homme terne traîna jusquà lautel la mariée défaillante. Entre deux fusils pointés sur le curé, la cérémonie est célébrée |
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Sous le voile, les rats distinguent parfaitement les lèvres tremblantes, la peur et le dégoût qui déforment le visage de lépouse. Au cours de la réception tenue sur la plage, la mariée tourbillonne au bras de tous les rats présents ce soir-là. Ses sanglots leur parviennent dans un murmure lointain. Les rats puent le soufre, et hument avec avidité le parfum de fleurs doranger qui se dégage de son corps. Ivre, la mariée se jette à la mer doù on la repêche; la robe de satin collée à la peau, une traîne trop longue qui écume la grève et se pare de débris. Le corsage, détrempé, laisse voir ses deux seins comme deux colombes. La tête renversée, les cheveux défaits, on la couche. Dans la blancheur des draps, son visage est une lune égarée. Au pied du lit, dans un bac à glace, la tête de son fiancé. Les rats hurlent, boivent, se donnent de grosses tapes dans le dos et, dans la nuit qui nen finit plus, ils tirent dans tous les sens, des balles qui vont se loger nimporte où. La fête dure jusquaux petites heures du matin. La mariée luttera plus dune heure avec le petit homme, contre cette odeur de soufre qui lui pénètre dans la gorge et fait battre ses tempes. Sans prononcer une seule parole, elle cambre son corps, tendu comme un arc. Le dernier bouton de nacre qui retient la blouse de satin saute, laissant à nu son buste. Et alors quil va sabattre sur elle de tout son poids, avec son odeur de souffre mêlé dalcool, dun seul coup de son talon aiguille quelle saisit sans que le petit homme ne sache comment, elle lui enlève un oeil et lui fait une entaille en diagonale, profonde, qui simprime depuis le front sur toute la joue gauche. Le petit homme au regard assassin, qui désormais a un il en moins, et cette marque sur le visage, ne comprend pas; personne na jamais résisté à ses fusils et à sa force. Alors, il lui prend les poignets, il lemmène, il prend durgence lavion avec elle. Cétait un avion de la PanAm, le vol 748, jamais il ne loubliera. À larrivée, elle disparaît au cours des formalités douanières. Il attend des heures et des heures, espérant la voir sortir dune toilette ou de nimporte où. On fouille laéroport de fond en comble, on fait venir la police et les pompiers. Ils croient le petit homme fou. Depuis, celui-ci arpente les couloirs du métro, des rafales de vengeance plein le cur, et un il en moins. Les années passent, quimporte! "Lorsque je laurai retrouvée, je serai tranquille et heureux", se dit-il. |
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Sur le quai numéro trois, ce matin-là, comme chaque matin, se tient le petit homme gris, terne et hermétique. Le visage encombré de ses larges lunettes noires, personne ne le connaît. Personne ne voit le trou vide. Nul ne sait ce quelles cachent, ces lunettes noires. Personne ne soupçonne les vies brisées, hachées, dépecées... Personne ne sait quil ne se pose jamais de questions, ne sait pas comment les poser. On ne reconnaît pas non plus la peau de vipère décolorée quil traîne et traîne sans fin dans les couloirs du métro, mais les émanations de soufre ne lont jamais quitté. Les voyageurs changent souvent de place, lorsquil sapproche deux. |
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Le train sarrête dans un tintamarre de ferraille disloquée. Une odeur de graisse brûlée envahit aussitôt la station. Impassibles, les voyageurs se ruent vers les portes, se bousculent à qui mieux mieux. Dun simple coup dil circulaire, un coup dil assassin, il se rend compte quelle ne se trouve pas dans cette voiture. Il attendra donc la prochaine étape pour changer de compartiment car il nest pas de ces imprudents qui se faufilent parmi les chaînes et les boyaux de caoutchouc séparant les wagons. Tant de fois, mais hélas toujours en vain, quelque chose au-dedans de lui sétait emballé, tandis quinstallé dans le train, il avait surpris soit dans le wagon voisin, ou encore dans le train qui sarrêtait sur le quai opposé, une silhouette, une nuque, qui lui faisait presque croire quil touchait au but. Mais, ce matin-là, juste au moment où avec son regard assassin, le petit homme changeait de ligne pour sengouffrer dans un des convois, au moment où il savançait pour poser le pied, les portes se refermaient avec une violence et une rapidité, inhabituelles selon lui. Et, ce matin-là, il la vit: la jeune femme qui se dandinait devant elle, la dernière qui était montée dans le wagon, dont les portes avaient si soudainement claqué. Lhiver battait son plein. Avec ces énormes cache-cols et ces bottes informes, il était assez difficile de deviner le galbe dune jambe, la courbe dune hanche. Mais, il en était sûr, il aurait pu jurer que ces mèches folles, qui sétaient agitées sous son nez avec tant dimpudence, ne pouvaient être de quelquun dautre. Il aurait dû lui saisir le bras pour forcer ainsi la porte à demeurer ouverte. Il aurait dû, se disait-il alors, dégainer son arme et tirer, tirer, tirer, faire un boucan de tous les diables, faire éclater la foudre dans les vitres, et la folie dans les pneus. Il aurait dû hurler sa rage, retenue si longtemps, ou encore se lancer avec toute la force dont il était capable contre les vitres du train en marche. Il aurait dû sengouffrer dans le tunnel à sa poursuite. Il aurait, à ce moment-là, tellement voulu avoir ses fusils, son armée de rats. Mais il était demeuré là, pétrifié, le chapeau feutre aplati sous laisselle, ses derniers cheveux sagitant au gré des courants dair au-dessus de son crâne luisant. À travers les vitres sales du train qui filait, le petit homme eut limpression que quelquun lui adressait un geste obscène. Les passants qui arrivaient pour le prochain train le bousculaient. Il ne comprenait rien. Au bout dun long moment, il leva la tête vers la sortie pour aspirer une bouffée dair frais. Il ne rencontra que lil vide du cul-de-jatte crasseux. |
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En savoir plus sur Marie-Célie Agnant http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/agnant.html
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