Un regard assassin

par Marie-Célie Agnant

Le petit homme gris et terne, le petit homme borgne au regard assassin s’était encore levé ce matin-là, avec dans la tête la même voix qui lui soufflait qu’aujourd’hui serait le jour J. Tout en faisant aller la lame du rasoir sur sa joue, il se répétait la scène ainsi qu’il le faisait chaque jour: il entrerait dans le wagon par la première porte qui devant lui s’ouvrirait. Elle serait là, debout, les mains agrippées à une de ces lanières de caoutchouc gris, suspendues partout dans le train. Bien entendu, elle ne ferait pas attention à lui, ne le verrait même pas. Il la reconnaîtrait sans peine. Elle avait de si beaux yeux. Malgré les années, il était sûr qu’ils n’avaient pas changé. Il la fixerait un long moment, laissant aller et venir son regard sur son visage, sur tout son corps, il la possèderait en silence, et jouirait de voir ses longs cils tout à coup s’affoler, son visage perdre sa superbe. Lentement, alors, il enlèverait son chapeau, puis ses verres fumés et, d’un geste prompt de l’index, il lui montrerait ce trou vide, dans son visage. Puis il ferait glisser son doigt, pour lui indiquer l’entaille, qui va de l’arcade sourcilière jusqu’au milieu de la joue. La surprise serait telle qu’elle ne saurait dire un mot, ne pousserait pas le moindre cri. Il la prendrait alors fermement par le poignet, comme ce jour-là à l’église, et l’entraînerait dans la cohue vers la sortie. À cet instant-là, le petit homme gris et terne, le petit homme au regard assassin transpirait à grosses gouttes; il se précipita sous la douche et fit couler lentement de l’eau bien froide sur son visage.

 

En général, il parvenait à prendre le train de sept heures quarante-cinq. Mais aujourd’hui, il dut à deux reprises changer de chemise. À la première, il manquait deux boutons. Après avoir perdu plusieurs minutes à essayer tant bien que mal de masquer, à l’aide de sa cravate, l’espace laissé par les boutons déserteurs, il décida d’enfiler une nouvelle chemise achetée justement la semaine dernière. À sa grande surprise, le collet était beaucoup trop étroit. Bah! fit-il au bout d’un moment, il doit y avoir une bonne raison à ce retard. Il est sans doute écrit qu’aujourd’hui je devais prendre le train de huit heures. Qui sait, elle aussi aura peut-être été retardée. Le petit homme terne prit son vieux feutre cabossé, se para de ses lunettes noires et sortit. Le temps était gris et maussade. Ce temps de chien convient tellement bien, grommela-t-il, à cet univers de poubelles éventrées et de puanteur. Si je la retrouvais, je pourrais aller nicher ailleurs. Préoccupé par sa quête insolite dans les souterrains new-yorkais, il oubliait qu’il était taillé sur mesure pour ce pâté de maisons sinistres et délabrées qui, entre l’avenue Stroll et la Quarantième rue, recelait tout ce que ce quartier pouvait avoir de laid.

 

Tout en descendant d’un pas empressé la Quarantième rue, le petit homme poursuivait intérieurement son monologue. "Lorsque je l’aurai retrouvée, je quitterai ce quartier infect. Je louerai un des plus beaux logements de Hempstead, de ceux que l’on voit entourés des lourdes portes de métal qui, lorsqu’on les tire, se plient tel un accordéon. Je lui achèterai un immense piano, la plus grande télévision de chez Sears, et je l’enfermerai à double tour chaque fois que je devrai m’absenter." Il lança un juron en apercevant à la porte du métro ce mendiant qu’il ne pouvait souffrir. Furieux de devoir encore aujourd’hui subir son regard pénétrant, il fit voler un jet de salive qui alla rejoindre sur le mur graffitis et obscénités. Chaque fois qu’il apercevait ce même cul-de-jatte crasseux, qui barrait presque le passage, il ne pouvait s’empêcher de frissonner. Il se demandait toujours pourquoi la vue de cet individu déclenchait chez lui un tel malaise. Il faut dire que cet homme gardait la tête dans une position que même ce regard lancé de bas en haut bouleversait au plus haut point les habitués de la station, si bien que plusieurs d’entre eux manquaient souvent de dégringoler les marches conduisant au sous-terrain. Désarçonné par la vue du mendiant, pour ne pas débouler à son tour, il dut prendre appui à la rampe crasseuse. Cette loque humaine le suivait régulièrement des yeux qu’il gardait braqués dans son dos tout comme un fusil. Une fois, une seule fois, le petit homme s’était retourné. Il avait alors reçu le regard de l’infirme comme un rappel. Il lui était arrivé de penser que sa conscience devait ressembler comme un frère jumeau au cul-de-jatte, et il s’en voulait amèrement de cette pensée pour le moins étrange.

 

Le petit homme venait de Belle-Île. Un grand nombre de ses comparses, anciens tortionnaires comme lui sous le règne de Satrapier, qui pendant trente ans sema la terreur dans son pays, vivaient comme lui aujourd’hui, pas si loin dans la région. Bras droit de Satrapier, entré à son service alors qu’il n’avait que dix-huit ans, il avait passé de longues années de sa vie à enterrer des hommes encore vivants et à enfermer d’autres dans le coffre de son automobile. Il avait aussi appris à viser au milieu du front, entre les deux yeux, les gosses qui appartenaient aux femmes qui avaient le malheur de se refuser à Satrapier ou à lui. La nuit, avec ses hommes, il ratissait les maisons et enlevait les filles qu’ils violaient par la suite, sous les yeux effrayés des parents.

 

À Belle-Ile, un jour, le petit homme trapu était entré dans une église où l’on s’apprêtait à célébrer un mariage. À son arrivée, les carillons des cloches s’étaient emmêlés. Trapu, bouffi, le regard assassin, il s’était avancé vers le couple, face à l’autel. Ses pas dans l’allée résonnaient comme autant de coups de gong. Une odeur de souffre l’accompagnait. Il sortit de ses poches deux pistolets et visa le marié. Deux balles, l’une au front, l’autre au cœur. Personne ne poussa le moindre cri. Des rats tout de noir vêtus envahirent l’église. On entendait leurs couinements partout entre les bancs et, sur les dalles le frottement de leurs queues. Le petit homme terne traîna jusqu’à l’autel la mariée défaillante. Entre deux fusils pointés sur le curé, la cérémonie est célébrée

 

Sous le voile, les rats distinguent parfaitement les lèvres tremblantes, la peur et le dégoût qui déforment le visage de l’épouse. Au cours de la réception tenue sur la plage, la mariée tourbillonne au bras de tous les rats présents ce soir-là. Ses sanglots leur parviennent dans un murmure lointain. Les rats puent le soufre, et hument avec avidité le parfum de fleurs d’oranger qui se dégage de son corps. Ivre, la mariée se jette à la mer d’où on la repêche; la robe de satin collée à la peau, une traîne trop longue qui écume la grève et se pare de débris. Le corsage, détrempé, laisse voir ses deux seins comme deux colombes. La tête renversée, les cheveux défaits, on la couche. Dans la blancheur des draps, son visage est une lune égarée. Au pied du lit, dans un bac à glace, la tête de son fiancé. Les rats hurlent, boivent, se donnent de grosses tapes dans le dos et, dans la nuit qui n’en finit plus, ils tirent dans tous les sens, des balles qui vont se loger n’importe où. La fête dure jusqu’aux petites heures du matin. La mariée luttera plus d’une heure avec le petit homme, contre cette odeur de soufre qui lui pénètre dans la gorge et fait battre ses tempes. Sans prononcer une seule parole, elle cambre son corps, tendu comme un arc. Le dernier bouton de nacre qui retient la blouse de satin saute, laissant à nu son buste. Et alors qu’il va s’abattre sur elle de tout son poids, avec son odeur de souffre mêlé d’alcool, d’un seul coup de son talon aiguille qu’elle saisit sans que le petit homme ne sache comment, elle lui enlève un oeil et lui fait une entaille en diagonale, profonde, qui s’imprime depuis le front sur toute la joue gauche. Le petit homme au regard assassin, qui désormais a un œil en moins, et cette marque sur le visage, ne comprend pas; personne n’a jamais résisté à ses fusils et à sa force. Alors, il lui prend les poignets, il l’emmène, il prend d’urgence l’avion avec elle. C’était un avion de la PanAm, le vol 748, jamais il ne l’oubliera. À l’arrivée, elle disparaît au cours des formalités douanières. Il attend des heures et des heures, espérant la voir sortir d’une toilette ou de n’importe où. On fouille l’aéroport de fond en comble, on fait venir la police et les pompiers. Ils croient le petit homme fou. Depuis, celui-ci arpente les couloirs du métro, des rafales de vengeance plein le cœur, et un œil en moins. Les années passent, qu’importe! "Lorsque je l’aurai retrouvée, je serai tranquille et heureux", se dit-il.

 

Sur le quai numéro trois, ce matin-là, comme chaque matin, se tient le petit homme gris, terne et hermétique. Le visage encombré de ses larges lunettes noires, personne ne le connaît. Personne ne voit le trou vide. Nul ne sait ce qu’elles cachent, ces lunettes noires. Personne ne soupçonne les vies brisées, hachées, dépecées... Personne ne sait qu’il ne se pose jamais de questions, ne sait pas comment les poser. On ne reconnaît pas non plus la peau de vipère décolorée qu’il traîne et traîne sans fin dans les couloirs du métro, mais les émanations de soufre ne l’ont jamais quitté. Les voyageurs changent souvent de place, lorsqu’il s’approche d’eux.

 

Le train s’arrête dans un tintamarre de ferraille disloquée. Une odeur de graisse brûlée envahit aussitôt la station. Impassibles, les voyageurs se ruent vers les portes, se bousculent à qui mieux mieux. D’un simple coup d’œil circulaire, un coup d’œil assassin, il se rend compte qu’elle ne se trouve pas dans cette voiture. Il attendra donc la prochaine étape pour changer de compartiment car il n’est pas de ces imprudents qui se faufilent parmi les chaînes et les boyaux de caoutchouc séparant les wagons. Tant de fois, mais hélas toujours en vain, quelque chose au-dedans de lui s’était emballé, tandis qu’installé dans le train, il avait surpris soit dans le wagon voisin, ou encore dans le train qui s’arrêtait sur le quai opposé, une silhouette, une nuque, qui lui faisait presque croire qu’il touchait au but. Mais, ce matin-là, juste au moment où avec son regard assassin, le petit homme changeait de ligne pour s’engouffrer dans un des convois, au moment où il s’avançait pour poser le pied, les portes se refermaient avec une violence et une rapidité, inhabituelles selon lui. Et, ce matin-là, il la vit: la jeune femme qui se dandinait devant elle, la dernière qui était montée dans le wagon, dont les portes avaient si soudainement claqué. L’hiver battait son plein. Avec ces énormes cache-cols et ces bottes informes, il était assez difficile de deviner le galbe d’une jambe, la courbe d’une hanche. Mais, il en était sûr, il aurait pu jurer que ces mèches folles, qui s’étaient agitées sous son nez avec tant d’impudence, ne pouvaient être de quelqu’un d’autre. Il aurait dû lui saisir le bras pour forcer ainsi la porte à demeurer ouverte. Il aurait dû, se disait-il alors, dégainer son arme et tirer, tirer, tirer, faire un boucan de tous les diables, faire éclater la foudre dans les vitres, et la folie dans les pneus. Il aurait dû hurler sa rage, retenue si longtemps, ou encore se lancer avec toute la force dont il était capable contre les vitres du train en marche. Il aurait dû s’engouffrer dans le tunnel à sa poursuite. Il aurait, à ce moment-là, tellement voulu avoir ses fusils, son armée de rats. Mais il était demeuré là, pétrifié, le chapeau feutre aplati sous l’aisselle, ses derniers cheveux s’agitant au gré des courants d’air au-dessus de son crâne luisant. À travers les vitres sales du train qui filait, le petit homme eut l’impression que quelqu’un lui adressait un geste obscène. Les passants qui arrivaient pour le prochain train le bousculaient. Il ne comprenait rien. Au bout d’un long moment, il leva la tête vers la sortie pour aspirer une bouffée d’air frais. Il ne rencontra que l’œil vide du cul-de-jatte crasseux.

 

En savoir plus sur Marie-Célie Agnant

http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/agnant.html

 

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