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Ruptures et héritages
Entretien avec Ananda Devi
Réalisé en décembre 2001
Patrick Sultan
Doctorant à l'Université de Lille III
(sous la direction de M. le Professeur J.-M. Moura)
Avant
de parler votre travail décriture proprement dit, je vous propose que
lon parte de la singularité de votre situation géographique, culturelle
et linguistique. Car vous apparaissez pour un lecteur européen comme un écrivain
«venu dailleurs ».
SITUATION DUN ÉCRIVAIN POSTCOLONIAL
Comme pour bien des écrivains postcoloniaux
[1]
, votre localisation éditoriale
[2]
pour commencer
nest pas évidente. Ainsi, pour
nous en tenir à vos maisons déditions
successives : vous éditez aux éditions de lOcéan Indien, puis
aux Nouvelles Éditions Africaines, et enfin plus
récemment dans des maisons françaises,
et particulièrement aux éditions Gallimard (dans la Collection Continents Noirs dirigé par Jean-Noël Schifano).
Quel est votre parcours éditorial?
Peut-on y voir le signe dun ancrage spatial
problématique?
Il y a dans mon appartenance
plusieurs niveaux de complexité par rapport à la façon de me catégoriser,
en particulier vis-à-vis des autres. La définition de ma langue maternelle,
par exemple, nest déjà pas évidente, pour la simple raison que jai
été exposée, dès lenfance, à plusieurs langues différentes - telugu
chez ma mère, créole chez mon père (et, à travers les livres quil me
lisait, le français et langlais), bhojpuri
[3]
et créole dans le village, anglais, français et hindi à
la radio et à lécole... Ce qui fait que jai tendance à dire que
la langue de ma mère est le telugu, mais que ma langue maternelle est le créole
et ma première langue le français (langlais venant tout de suite après).
Par rapport aux éditeurs, le même problème se pose: on sattend à une
écriture des îles, comme elle peut être définie pour les écrivains des Caraïbes.
Or, pendant longtemps, la part de lInde a été très importante dans mon
écriture, et les référents culturels, religieux et mythologiques y abondent.
On ne pouvait ni me définir en tant quécrivain indien, ni en tant quécrivain
créole. Cela ma posé des difficultés de définition personnelle jusquà
ce que je me rende compte quêtre mauricien, cest précisément cela:
faire partie de tous ces mondes, et, à travers un processus de synthèse et
de syncrétisme, en extraire quelque chose de neuf et dauthentique. Il
nest pas facile de convaincre les autres que nous ne sommes pas tout
simplement de pâles hybrides sans appartenance véritable. Et pourtant, cest
ainsi: jai limpression dêtre dune certaine manière
«complète» par rapport à la culture occidentale et orientale parce que jai
accès aux deux de manière intime, et, au-delà de la culture, à la pensée même
des grands courants civilisationnels.
Le choix des éditeurs reflète
aussi mon parcours géographique: les Éditions de lOcéan indien, qui
se trouvent à Maurice, ont été les premiers éditeurs vers lesquels je me suis
tournée au moment où je tentais de faire publier mon deuxième recueil de nouvelles
[4]
(le premier était à compte dauteur
[5]
). Ensuite, je suis allée habiter au Congo Brazzaville pendant
plusieurs années, et il était normal que je me tourne vers les éditeurs africains.
Mon premier roman, avant Rue la Poudrière
[6]
, avait été accepté par Présence Africaine dès 1988,
mais faute de fonds, ils nont pu le publier. Il est ainsi resté inédit.
Après Rue la Poudrière, jai commencé à envoyer mes manuscrits aux
éditeurs français. Ils étaient à chaque fois refusés, mais toujours avec une
appréciation du texte qui mindiquait que les éditeurs français achoppaient
justement sur mon appartenance et sur la manière de catégoriser mes textes.
Ils étaient, selon eux, difficiles daccès dun point de vue culturel.
Les éditions Hatier, qui avaient accepté de publier LArbre
Fouet
[7]
, se sont finalement ravisées, plus particulièrement
parce que les notions de karma et le thème de la réincarnation leur semblaient
trop abstraits. Un lecteur dune grande maison dédition parisienne
ma écrit quils avaient un gros dossier sur moi, mais que je navais
jamais fait lunanimité du comité de lecture, y compris pour Pagli
(leur réponse, blessante pour moi, a été que « javais voulu ‘faire du Duras »!!)
Pendant quinze ans de ma vie,
jai essayé de trouver un éditeur qui croie en moi. Cest pour cela
que je ne renierai jamais, pour ma part,
les éditions lHarmattan, parce quelles ont permis à de
nombreux auteurs qui étaient automatiquement refusés par les grandes maisons,
dêtre publiés et dêtre, ainsi, « découverts ». Jai
donc été vraiment heureuse dêtre acceptée, dabord par les éditions
Dapper, et ensuite par Gallimard, alors quil y a seulement deux ans,
je me demandais si mon prochain roman serait publié...
Je crois que mon parcours éditorial
reflète bien les difficultés dun auteur non français, mais écrivant
en français, à se faire publier.
Vous considérez-vous comme un auteur francophone, au sens où lon parle décrivains qui usent du français mais ne sont pas natifs de France ? un auteur national de Maurice? un écrivain insulaire ? Ces dénominations sont-elles éclairantes ? Permettent-elles , selon vous, de définir ou de situer votre place identitaire ?
Je me considère dabord
comme un écrivain, tout simplement. Cest la vraie constante de ma vie.
Je suis francophone, objectivement, puisque jutilise le français mais
ne suis pas française. Je suis éminemment mauricienne et insulaire dans ma
manière décrire. Tout cela éclaire en effet ce que je suis: être Mauricienne,
cest avoir un accès privilégié aux grands courants de pensée, de spiritualité,
de philosophie, de culture. Jai ainsi puisé partout des sources dinspiration,
qui se sont progressivement éclairées les unes et les autres. Je me sens bien,
de ce fait, un écrivain mauricien. Insulaire aussi, puisque lîle est
profondément présente dans mon écriture, avec ses blessures, ses failles et
sa densité mystique. Je crois que le paradoxe enracinement/évasion est présent
chez la plupart des écrivains insulaires. Pour ce qui est de la langue, cela
ne change pas profondément mon identité décrivain. Jécris dailleurs
parfois en anglais et me traduis aussi très volontiers. Je suis surtout à
lécoute de la musique des mots.
Pour revenir à linsularité,
jai été frappée, en présidant le jury du Prix du livre insulaire dOuessant,
par les aspects communs de la littérature des îles - quelle soit corse,
haïtienne, caribéenne ou de lOcéan Indien, il y a une même intensité,
je dirais presque une violence, par rapport au lieu, à la terre, du fait que
lîle est un radeau qui nous protège de la noyade et en même temps un
lieu denfermement. Ce paradoxe de lenchaînement et du départ rêvé
mais impossible parce quil est aussitôt contredit par lenvie de
retour est une constante dans toute cette littérature, cest la blessure
de lécrivain des îles, sa hantise profonde et secrète. Cette littérature
est donc meurtrie et souvent dure, on y trouve très peu du ‘nombrilisme
des livres parisiens, et même la poésie et lhumour finissent par être
tragiques. Il y a très peu de vraie « légèreté », me semble-t-il,
et les tragédies ou les drames individuels décrits débouchent souvent sur
une critique plus large de ces sociétés.
Les références à lîle Maurice sont constantes dans votre oeuvre ; tous vos romans ou récits y reviennent et lon peut dire que les personnages entretiennent un rapport puissant à cette «Terre Rouge ». Quels sont les motifs, non pas personnels mais littéraires, de cet attachement à un lieu?
Mes liens décriture avec
lîle datent de mon adolescence. Les nouvelles de Solstices ont été choisies parmi une trentaine de nouvelles écrites
entre 16 et 19 ans. La plupart dentre elles mont été ‘données
- cest-à-dire que lidée me venait dun seul coup, la nouvelle
tout entière mapparaissait du début à la fin sous forme dune sorte
de ‘plan intangible, et je navais plus quà la rédiger. (Je
les écrivais très vite et ne les retravaillais presque pas). Les dernières
nouvelles de Solstices sont issues directement de ces liens multiples avec
la nature mauricienne. Je la vivais très intensément, je me sentais étroitement
rattachée à la terre, elle me parlait dune manière quasi mystique que
je nai pas retrouvée après le départ de lîle. Cela peut sembler
quelque peu excessif, mais cétait ainsi. Jimagine mal un adolescent
écrire des nouvelles telles que « Le Mausolée », « lAraignée »
ou « Les Immortelles » sans cette sorte dinspiration. Je pense
que tout cela était lié à ladolescence, cet âge de tous les excès et
de toutes les découvertes, mais par la suite, le souvenir de ces liens mest
resté, tempéré par un regard plus sévère sur la réalité sociale, certes, mais
avec le même mysticisme sous-jacent. Même si mes histoires sont ancrées dans
une certaine réalité, il y a toujours la part du rêve (ou du cauchemar), cette
part dexcessif provenant du ‘souffle de la terre. Littérairement,
elle est ma première source, elle porte toutes mes histoires, et il y a quelque
part, une puissante combinaison entre les gens (mes histoires partent souvent
dun fait-divers réel) et lintemporalité du lieu.
Dans mon dernier roman (qui paraîtra en janvier chez Gallimard) [8] , cette dualité est très présente. Lhistoire est bâtie autour des personnages, mais la terre est ce qui la porte vraiment. Elle se passe à Rodrigues, et linspiration mest venue en lisant un nom de lieu, à Rodrigues: Soupir. Cela a été un déclencheur si fort que tout est parti de ce seul nom qui « soupirait » dans ma tête en attendant que je lécrive! De même, pour Pagli [9] , lorsque jécrivais la première page du roman et que le nom du lieu, Terre Rouge, sest présenté à moi, cela a ouvert tout de suite dinnombrables axes de lhistoire - le symbolisme du rouge dans les rites de mariage hindou, le sang, menstruel et autre, la boue - et cela ma ‘donné la fin de roman. Ce qui revient à dire que lécriture dun roman est souvent le fait du hasard, un chemin de découvertes étonnantes pour moi, et que le lieu, comme Port-Louis, dans Rue la Poudrière, écrit en partie lhistoire.
Indissociable du lieu, lhistoire, et particulièrement à travers la douloureuse mémoire indienne de lîle Maurice, est un élément non négligeable de la situation narrative de vos personnages . en quoi cette donnée informe-t-elle vos récits ?
Je pense que lesclavage et lengagisme indien sont des déchirures primordiales (des « crimes fondateurs », comme la dit un historien) que notre histoire encore jeune ne nous a pas permis encore dintérioriser et daccepter dun point de vue psychologique. La mémoire de lesclavage a longtemps été reniée par les descendants desclaves: un oubli volontaire qui a eu des conséquences notables sur le psychisme des gens. Lopposition de lesclavage et de lengagisme se reflète également, même si cest un non-dit, dans les relations sociales entre ces deux groupes aujourdhui. Et, même si lengagisme a été moins déshumanisant que lesclavage, la traversée de locéan est aussi une déchirure fondamentale. Les descendants des coolies se sont recréés un passé mythique, une origine fabriquée de toutes pièces par la nostalgie du lieu quils ont quitté: lInde, pour eux, nest pas la terre de famine, de hiérarchisation extrême et dinégalités profondes que leurs ancêtres ont fui. Ils lont idéalisée et ont repris les mêmes schémas sociaux sans avoir appris des leçons du passé. Là aussi, il y a une faille par rapport à eux-mêmes et au pays auquel ils appartiennent vraiment. Jai, moi, un rapport particulier avec lInde en ce sens que je sais pertinemment que je nai guère dattaches avec ce pays tel quil est aujourdhui. Mais cest au niveau de la mythologie que je suis profondément rattachée à cette culture. Cest elle qui a nourri mon imaginaire et qui continue de le faire. Je pense que cest la complexité de cette « Weltanschauung », créée par la déchirure originelle, linstallation sur une terre daccueil, les souffrances vécues sur cette terre, et la lente appropriation, encore incomplète, de cette terre, qui sous-tend presque tous mes écrits. Mes personnages principaux sont en porte-à-faux avec le reste de la société parce quils appartiennent à part entière, eux, à la terre où ils se trouvent. Ce sont les autres qui leur refusent une telle liberté de pensée.
Indissociable du lieu, lhistoire, et particulièrement à travers la douloureuse mémoire indienne de lîle Maurice, est un élément non négligeable de la situation narrative de vos personnages . en quoi cette donnée informe-t-elle vos récits ?
Jai eu de la chance dans la mesure où jai commencé
à écrire dès lenfance, de sorte que je navais pas conscience du
fait de mon insularité. Je ne me suis donc pas sentie prisonnière des clichés,
parce que jécrivais mon île de lintérieur, sans éprouver le besoin
de céder aux formules explicatives et descriptives consacrées. Un éditeur
français ma dailleurs reproché labsence de « couleur
locale » dans Rue la Poudrière... et pourtant, selon
moi, la couleur locale de Port-Louis y est si intensément présente que la
ville devient un personnage à part entière! Au moment de lécriture du
Voile de Draupadi
[10]
, jai pourtant éprouvé une certaine difficulté,
parce que je me suis mise à tenir compte de lattente du lecteur étranger.
Cela explique en partie, selon moi, les failles de cet ouvrage, une hésitation
perceptible par moments. Je pense que je men suis libérée ensuite -
dans Pagli, par exemple, même si je parle des îles paradisiaques que sont
Agalega, jespère avoir réussi à éviter le piège des clichés tropicaux
! Dautre part, certaines images resteront conventionnelles, mais lécrivain
parisien qui parle de Paris y est aussi assujetti. Par rapport aux écrivains
mauriciens des générations antérieures, je pense que je suis parmi les premiers
à avoir écrit Maurice de lintérieur. A lépoque où jai écrit
Rue la Poudrière, personne navait
écrit quoique ce soit de ce genre à Maurice, (à part Marie-Thérèse Humbert),
mais cela na pas été reconnu.
Dans lArbre-Fouet, chaque chapitre est précédé dune épigraphe extraite de loeuvre du poète anglais T.S. Eliot. Quelle est la part des écrivains européens dans les modèles décriture dont vous acceptez ou revendiquez lhéritage ? Inversement, y a-t-il des modèles littéraires extra-européens qui marquent votre écriture ?
Mes sources dinspiration
sont multiples. Les premières histoires que jai entendues dès ma petite
enfance ont été celles du Mahabharata, le fameux poème épique indien, racontées
oralement par ma mère, et les contes de Grimm et de Perrault lues par mon
père en français et en anglais. En grandissant, jai lu Rabindranath
Tagore et dautres auteurs indiens traduits en même temps que les classiques
français et anglais. Je nai pas subi de véritable influence littéraire
proprement dite, mais jai puisé à des sources variées. Jai commencé
à écrire des nouvelles pour participer au premier Concours de la Meilleure
Nouvelle de Langue Française organisé par lORTF en 1973, et jai
lu à ce moment-là les nouvelles de Maupassant et de Edgar Allan Poe, qui mont
beaucoup marquée. Mais le contenu des nouvelles que jai écrites métait
propre, emprunté à lîle elle-même, à la société et aux émotions très
intenses que je ressentais à cet âge. Tout récemment, je me suis rendue compte
que la structure non linéaire de mes romans, où le temps nest jamais
vraiment respecté (le temps réel comme le temps grammatical!) est sans doute
due aux contes indiens racontés par ma mère: le Mahabharata, par exemple,
est comme un gigantesque labyrinthe, un réseau qui branche dans toutes les
directions, chaque histoire donnant lieu à dautres histoires et ainsi
de suite. Les événements du début annoncent et entraînent des conséquences
lointaines dont on ne comprendra le sens que bien plus tard.
Jai retrouvé cette fascination
envers les mythes en lisant des auteurs français tels que Cocteau et Anouilh
et Giraudoux, qui ont repris les mythes grecs sous une forme moderne. Quand
un personnage de Cocteau dit dans la Machine Infernale
[11]
que le destin est comme un coup dépingle dans un
tissu plié - lorsquon déploie le tissu, ont voit une série de trous
apparemment sans connexion, et on ne sait pas quils ont tous été faits
par la même épingle, cest exactement comme dans les mythes indiens,
et lArbre Fouet reprend un
peu cette idée. Au moment où jécrivais ce roman, je lisais les poèmes
de T.S. Eliot, que je relis souvent, et il y avait, pour moi, des correspondances
troublantes. Le mysticisme d Eliot mattire énormément. Cest
pour cela que jai choisi ses vers.
Un de vos personnages féminins, Anjali dans Le Voile de Drapaudi, explose dans « un cocktail mondain « et sexclame :« Jen ai assez de ce dîner, cest tout. Et de singer la civilisation occidentale comme de bons petits colonisés que nous sommes. » . Comment éviter, sur le plan littéraire toujours, ce mimétisme ?
En évitant de trop y porter
attention! Je pense que le mimétisme est normal, pas seulement envers ceux
qui nous ont colonisés ou ceux qui sont plus puissants (du type civilisation
américaine), mais envers ceux qui sont plus grands que nous. En littérature,
on ne peut aspirer à créer quelque chose dentièrement neuf, qui naura
jamais été fait - on ne peut que redire les choses de manière différente,
selon un éclairage qui nous est propre. Jadmire, par exemple, la manière
décrire de Patrick Chamoiseau et de Gisèle Pineau, complètement différentes
dune langue ‘classique, et très proches par moment du parler de
leur région, même si tous les deux réinventent constamment la langue. Moi,
je nai pas limpression de réinventer la langue. Mais je me lapproprie
en lui conférant ma propre musicalité, en la rendant aussi proche de la poésie
que possible, en donnant des rythmes aux phrases qui font penser, parfois,
à des poèmes ourdou mis en chanson (le ghazal). Quand je me relis, je ne vois
aucune ressemblance avec quelque auteur contemporain que ce soit, donc jai
limpression de nimiter personne, mais je me trompe peut-être...
Le poids et les chaînes de la tradition suscitent constamment chez vos héroïnes de violentes rebellions, des exécrations profondes. Ainsi, dans Le voile de Draupadi, Anjali subit une terrifiante pression familiale pour marcher sur le feu afin de hâter la guérison de son enfant ; Pagli ladultère est acculée à la folie et condamnée par les « Mofines » à la réclusion. Quelle tradition précisément est-elle mise avec autant de virulence en accusation ?
Cette tradition remonte à très
loin dans le temps, et se retrouve dans toutes les sociétés où limage
de la mère est idéalisée et où, parallèlement, lon perçoit en même temps
la femme comme source de vice - cest cela qui, poussé à lextrême,
régit le comportement des pays islamiques vis-à-vis des femmes en les voilant
de la tête aux pieds. Aujourdhui encore, chez les hindous, une femme
qui vient daccoucher ne peut pénétrer dans un temple. Lassimilation
de la menstruation et de la parturition à limpureté est encore très
ancrée. Ce nest pas tant la tradition que jexècre, mais ce que
cela révèle de la conception de la femme par les hommes. Cette « image »
à laquelle la femme est obligée de se conformer. Elle ne peut être libre dans
sa tête et dans son corps. Elle naît avec des chaînes et celles-ci ne font
que saccumuler au fur et à mesure de sa vie. Parfois, les chaînes viennent
delles-mêmes, mais la plupart du temps, elles sont imposées par dautres.
Quand je pense au port de la burkha islamique, jai limpression
détouffer physiquement. Mais même sans la burkha, dinnombrables
femmes vivent sous un voile qui les empêche dêtre, et cela aussi métouffe
physiquement, et jai envie, en entrant dans leur tête, de déchirer ces
voiles. Voilà pourquoi tous ces romans sont comme un cri. Je déteste cette
idée dune image idéalisée de la femme (idéalisée selon lhomme,
cest-à-dire, selon la formule dAnjali, «une femme éminemment féminine
et qui se plie. Jusquà rompre.») Je voudrais que mes héroïnes vivent
et aillent jusquau bout delles-mêmes, cest tout.
On retrouve fréquemment dans vos premiers écrits des allusions ou bien des développements assez importants à plusieurs notions mystiques ou spirituelles peu familières au lecteur occidental : le karma, etc. Quel rôle jouent-elles dans votre conception romanesque ?
Le concept du temps cyclique,
du destin, des liens de cause à effet dans la vie des gens ma toujours
fascinée. Je crois que jai eu très jeune une conscience très forte de
la « destinée » - sans doute parce que le fait décrire me
semblait comme un « don » du destin, quelque chose qui mavait
été confié et que je me devais de servir du mieux que je le pouvais. Je ne
pensais pas que lécriture mappartenait, et je ressentais langoisse
de voir disparaître ce « présent » comme il était venu, sans prévenir.
Je viens dune famille curieuse et ouverte en ce qui concerne les différentes
philosophies et les religions - parallèlement à lHindouisme, jai
découvert le Bouddhisme très tôt (le troisième disciple de Gautama Buddha
sappelait Ananda!), je fréquentais un collège catholique dirigé par
les Soeurs de Lorette et ai donc été exposée de près à cette religion - et
les questions dordre philosophique ont été une constante de mes interrogations
dès lenfance. Lidée du temps cyclique et de la renaissance me
semblait mieux expliquer les différences entre les hommes que dautres
philosophies: il me semblait que la vie pouvait être vue comme une école et
quil nous fallait revenir pour apprendre à être. Cela dit, je me suis
sentie davantage attirée par le Bouddhisme, qui ne concevait pas le karma
comme une punition (selon lHindouisme, on pouvait renaître animal ou
dans une caste inférieure si on avait mal accompli ses devoirs) mais comme
une possibilité dapprendre ou de mieux remplir notre mission.
Cependant, si le lecteur ne perçoit pas ces références,
je ne pense pas que ce soit dune importance capitale. (En général, si
le sens en est important, je le fais ressortir dans le texte). Mais sil
éprouve lenvie daccomplir cette exploration, elle peut lui offrir
une autre façon dappréhender le texte…
Plus je mintéressais à
la philosophie des religions (je me suis également plongée dans le soufisme),
plus leur aspect rituel, avec leur absence de libre-pensée, leurs excès de
règles, les élans collectifs menant vers le fanatisme me semblaient à proscrire.
Jai été convaincue quun des objectifs de la religion « formelle »
et ritualisée était, justement, dempêcher que les gens pensent de manière
individuelle et posent des questions auxquelles les prêtres nauraient
pas de réponse. Doù le mysticisme inhérent dans les romans tels que
Le Voile..., et, en parallèle, ma condamnation
de la religiosité, à la fois dans le rituel de la marche sur le feu et dans
le personnage du père haineux de lArbre Fouet.
Aborder ces sujets était naturel,
puisque la pensée mauricienne est orientée vers les religions, en particulier
dans leur aspect collectif, qui constitue à la fois une force de cohésion
à lintérieur des groupes et une base de séparation entre les groupes.
Javais envie, encore une fois, de dénoncer ce rôle intégriste des religions
et de montrer quil y avait dautres possibilités dinterrogations.
(Quand je dis « dénoncer », « montrer », je ne veux pas
dire que ces romans ont été écrits pour cela; mais le thème central du Voile… était justement ce dilemme entre le collectif et la croyance
individuelle. Dans lArbre Fouet,
lenvie de confronter une femme dans ses deux vies ma menée vers
le crime de parricide et vers la notion de culpabilité et de religiosité.
Je nai jamais écrit des romans pour le message, mais dabord pour
les personnages.)
En fin de compte, je me suis
éloignée, depuis Moi, linterdite
[12]
, de cette préoccupation directe avec la religion pour
me rapprocher du surnaturel ou du « para-naturel »
- cest-à-dire que je décris une situation et des personnages « réels »,
mais la ligne de démarcation avec une autre dimension de pensée et de conscience
est très mince, de sorte que simbriquent souvent des situations réelles
et « sur-réelles » - le chien, les insectes et la métamorphose dans
Moi, linterdite, surviennent tout naturellement dans le récit sans quil
y ait un effet de surprise ou de peur - tout sinscrit dans les expériences
de cette femme et elle les accepte sans frayeur. De même, les Mofines dans
Pagli sont en suspens entre les
deux mondes - elles ont un aspect réel dans les femmes de la maison en sucre-glace,
et en même temps elles sont des présences invisibles planant sur le village.
Je ne sais pas trop comment expliquer ce mélange. Il revient également dans
mon prochain roman, Soupir, où le narrateur dit à un moment donné que les esprits qui
les entourent leur semblent plus réels que les gens vivants. La frontière
entre ces deux mondes devient de plus en plus floue.
Vous avez écrit un essai intitulé : The primordial link: telugu ethnic identity in Mauritius [13] . Cest un regard anthropologique porté sur une ethnie indienne de Maurice. De quoi est-il question dans ce travail universitaire ? Quel effet a-t-il pu avoir sur votre travail artistique ?
Il sagit dextraits
de ma thèse de doctorat, soutenue à lUniversité de Londres. Je me suis
intéressée à lethnicité et à lidentité à Maurice, et plus particulièrement
parmi le groupe telugu qui est un groupe minoritaire (auquel jappartiens
aussi), donc peu « visible », mais qui à lépoque se préoccupait
dinstaller sa visibilité au niveau social, politique et culturel, et
essayait de se démarquer des deux grands groupes indo-mauriciens, ceux originaires
du nord de lInde, de la région du Bihar, qui constituent la grande majorité,
et ceux du Tamil Nadu, qui sont un groupe ‘cohésif et revendicateur.
Jai analysé lidentité comme une notion passive/active (on naît
dans une certaine identité mais on peut aussi la manipuler selon les circonstances),
intérieure/extérieure (par rapport au groupe lui-même et par rapport aux autres
groupes) et en tant que substance/ressource (la notion est très fortement
liée aux concepts de ‘sang’, de liens primordiaux substantiels, mais en même
temps se traduit extérieurement par la mise en place de différentiations visibles
par rapport aux autres groupes pour accéder aux ressources). Tout cela entre
dans le « zero-sum game » en politique, où les diverses identités,
y compris celle de la caste, sont manipulables à souhait : le ‘zero sum’
implique qu’à chaque fois qu’un groupe ‘obtient’ quelque chose, cela signifie
que les autres groupes perdent quelque chose, et inversement. C’est pour cela
que l’accès aux ressources, qu’elles soient politiques, économiques, culturelles
ou sociales, est toujours mesuré à l’aune de l’identité ethnique. Cela fonctionne
au niveau de la société dans son ensemble, mais également dans la conception
de son identité propre : ainsi, une personne du groupe telugu, pour poursuivre
cet exemple, peut utiliser, pour accéder à diverses ressources, son appartenance
à ce groupe, mais également son appartenance à une caste, au groupe « Hindous
originaires de l’Inde du sud », au groupe « Hindous » ou encore
à son identité mauricienne à part entière. Parmi les Telugus, le maintien
de cette identité passe par le système familial, les liens de mariage qui
suivent les règles de la région d’origine en Inde, le maintien de l’endogamie
par rapport aux autres groupes d’origine indienne etc. J’ai essayé de démontrer
que cette notion d’identité très forte n’aboutissait pas nécessairement, au
niveau de la société dans son ensemble, au conflit. Les mécanismes socio-économiques,
une conscience marquée des tabous, de ce qui peut être dit ou pas dans tel
ou tel contexte, et le fait que tous les groupes sont d’une certaine manière
interdépendants, créent un système de résolution des conflits avant qu’ils
ne deviennent explosifs. Mais ce que j’ai écrit en 1982 ne tient pas nécessairement
aujourd’hui. Le potentiel de conflit dans la société mauricienne semble s’être
intensifié.
Mes études d’anthropologie m’ont
considérablement ouvert l’esprit d’un point de vue intellectuel. La recherche
sur le terrain a par ailleurs constitué une importante source d’histoires
sur le plan littéraire. Mais les deux domaines (anthropologie et littérature)
ne se sont guère rejoints. Je pense qu’on utilise deux parties distinctes
de soi pour le travail intellectuel et le travail littéraire! Cela dit, je
suis certaine qu’il y a eu des échanges profonds et inconscients. J’ai l’impression
d’avoir beaucoup utilisé l’intuition dans mon travail anthropologique, et
je n’ai eu aucune difficulté à écrire les 400 pages de ma thèse en anglais,
ce qui indique que l’écriture a eu un impact sur mon travail universitaire.
Mais j’ai toujours eu conscience que ce n’était pas là ma vraie voie: j’ai
choisi de faire des études d’anthropologie plutôt que littéraires parce que
je ne souhaitais pas faire de la littérature un travail intellectuel alors
qu’elle était si profondément liée à mes émotions.
A dix-huit ans, au moment de
décider, je me disais déjà que trop décortiquer les livres risquait de nuire
à ma capacité d’écrire, que je serais tellement admirative par rapport au
travail de tous ces grands écrivains que je n’oserais plus, moi, prendre la
plume, et qu’en même temps, cela risquait d’ôter la magie de l’acte d’écrire...
J’ai donc choisi un domaine qui m’intéressait intellectuellement mais pas
sur le plan émotionnel. Je ne regrette toujours pas ce choix, même si j’ai
l’impression d’être un peu « ignorante » par rapport à d’ autres
écrivains qui ont fait des études de Lettres à l’Université et qui peuvent
citer de mémoire des passages entiers de grands auteurs ou de philosophes!
Mais tant pis, je suis et reste une intuitive, et c’est ainsi que je me sens
bien.
[3] Le bhojpuri (transcrit également bojpouri) est un créole à base indienne.
[4]
Il s’agit de : Le poids des êtres , Rose-Hill,
Éditions de l’Océan Indien, 1987.
[5]
Il s’agit de : Solstices. Port-Louis, Regent Press,
1977. Réédition revue et préfacée par l'auteur: Île Maurice:
Éditions Le Printemps, 1997.
[6] Rue la Poudrière. Abidjan: Nouvelles Editions Africaines, 1989
[7]
L’arbre fouet,
Paris, L’Harmattan, Collection Lettres de l’Océan Indien, 1997.
[8] Soupir, Paris, Gallimard , Collection Continents Noirs, 2002
[9]
Pagli, Paris, Gallimard , Collection Continents
Noirs, 2001
[10]
Le
voile de Draupadi, Paris, L’Harmattan, Collection Encres Noires, 1993
[11]
La
formule à laquelle Ananda Devi fait allusion est la suivante : «ANUBIS,
il montre la robe de sphinx.- Regardez
les plis de cette étoffe. Pressez-les les uns contre les autres. Et maintenant
si vous traversez cette masse d’une épingle, si vous enlevez l’épingle,
si vous lissez l’étoffe jusqu’à faire disparaître toute trace des anciens
plis, pensez-vous qu’un nigaud de campagne puisse croire que les innombrables
trous qui se répètent de distance en distance résultent d’un seul coup d’épingle ?
LE SPHINX- Certes
non. ANUBIS - Le temps des hommes est de l’éternité pliée. Pour nus il n’existe
pas. De sa naissance à sa mort la vie d’Oedipe s’étale, sous mes yeux, plate,
avec sa suite d’épisodes. », Cocteau, La Machine Infernale(1934) , Acte II. (Grasset, Le Livre de Poche, p.87).
[12]
Moi,
l’interdite, Paris, Editions
Dapper, 2000.
[13]
Moka, Mahatma Gandhi Institute,
1990