Les versets païens: intertextualité biblique et idolâtrie dans La Vierge du Grand Retour de Raphaël Confiant.

Par Edmond MFABOUM MBIAFU*

« La nervure des dominations brutales, silencieuses ou furtives est l’Unicité, le Même en extension. L’hérésie symbolique leur insufflera le maelström des différences, les joyeuses surrections de l’imaginaire… Inventaire d'une mélancolie. » Chamoiseau, 1997, (p. 293)


Lire la Bible en littérature, quelle que soit la valence de son intrusion dans les belles lettres n’a jamais vraiment paru problématique en Occident, pour des raisons historiques qui font que l’Occident -que l’on s’est parfois empressé de dire chrétien du fait de son rôle historique de vecteur de la foi chrétienne- s’est approprié la Bible, l’acclimatant à ses préoccupations majeures, la lisant selon l’optique de l’heure qui rendrait le moins floue la notion de « bien ». Ainsi, tout un pan de la littérature produite en Occident a suivi le chemin historique de l’art antique qui glissait du sacré vers le profane. Les postcolonialités diverses étant des champs d’intersection de la croyance refoulée ou écrasée et de la foi imposée, dire le sacré dans les pays dominés ne va pas sans risque. C’est dire combien est signifiante l’ambivalence des textes sacrés dans ces pays où la sacralité de l’écrit scripturaire a souvent assez curieusement comblé la case vide du fétiche dénigré et désémantisé. Aussi curieusement qu’on puisse le constater, les pays dominés qui portent la dynamique chrétienne aujourd’hui n’ont pas encore sécrété dans leur production littéraire du moins, une infime partie de ce que l’Occident a produit, des dramaturges chrétiens du moyen âge aux catholiques questionneurs du début du vingtième siècle.


La Vierge du grand retour roman de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant semble par son titre faire partie d’une production littéraire hantée par la dynamique chrétienne. On ne doit pourtant pas s’étonner des outrances de cet auteur qui historicise à loisir son rapport à la Bible. Le sujet du roman est le passage de la statue de Notre Dame de Boulogne à la Martinique en 1948, le tout avec le masque carnavalesque1 d’une structure qui singe la Bible, la questionne, et l’apostrophe, comme le ferait n’importe quel carnavalier d’une institution qui lui pose problème hors du temps béni de libre paillardise du carnaval.


L’historicité triomphante de l’écrit de Confiant contribue à cette « hérésie symbolique » dont parle Chamoiseau dans Ecrire en pays dominé, lequel voit là un « devoir de violence » contre la dictature du Même. Le Même, avec sa Bible, sa religion, sa conception du monde… La dérision touche précisément ici une forme d’universalité qui porte le manteau étriqué de la catholicité qui fut érigé en dogme aux colonies, puisque restait en vigueur dans les lois du royaume de France et dans les esprits même les plus rebelles, le scélérat article 2 du Code noir2 (1685).

En empruntant à la Bible sa structure, pour la dérisionner et pour montrer du doigt un instrument de ferrement mental du peuple martiniquais, Raphaël Confiant reconnaît l’autorité de la Grande Bibliothèque chrétienne au sein de laquelle il cueille les champignons adventices et vénéneux de l’allusion au nègre, allusion qu’il se charge d’amplifier, en faisant résonner sous son verset créole iconoclaste les cris de la dépossession, de la domination, de l’étrangeté à soi-même et d’une nouvelle naissance qui est non pas spirituelle comme l’enseignait Jésus à Nicodème (Jean , III,1-7), mais anthropologique, comme celle d’un peuple neuf, somme de tous les peuples issus d’une des modalités de la Relation3.

Il reste qu’une des composantes du maelström martiniquais a été l’objet d’un profond traumatisme, celui de la traite, souvent perpétrée avec des arguments tirés de la Bible. Le mythe, qui se construit autour d’un épisode post-diluvien et qui enferme une partie de l’humanité restaurée dans une malédiction sans fin, est celui de Cham le réprouvé. Pour mémoire, il faut rappeler que dans le livre de la Genèse, chapitre 9, versets 10 à 27, Cham, le second fils de Noé commet une abomination à l’encontre de son père qui, l’apprenant, le maudit dans sa descendance : Canaan. Les frères de Cham, eux, récoltent des bénédictions : Sem et Japhet seraient dans leurs descendances maîtres des esclaves Canaanites. Le mythe chamitique, qui fait fond sur le récit génésiaque réoriente la malédiction à l’esclavage sur Cham, tout en faisant de celui-ci le premier ascendant des populations noires d’Afrique. Bien des esclavagistes firent leurs choux gras de ce mythe et firent accroire aux Africains dans les fers que leur destinée était gravée en lettres de sang dans la Bible qui dit les commencements et les fins dernières. Attachons-nous donc dans un premier temps à saisir les tenants et aboutissants de la parodie de la Bible dans La Vierge du Grand Retour, puis dans un deuxième temps, arpentons les sentes rugueuses d’une amplification qui a d’autres mobiles que l’inculturation.


Une large importance est accordée au mythe de Cham dans la bible foyalaise de Confiant. Ce mythe a même son prophète et une doctrine enseignée. Peu d’auteurs issus de la postcolonie à forte composante noire ont à ce point réinvesti les thèses du mythe chamitique pour en débusquer la fumisterie et en démonter la scélératesse. Le fin mot de l’histoire, nous montre Confiant, est la manipulation.

Le paratexte du roman nous renseigne amplement sur le détournement que l’église catholique savait pouvoir faire des textes bibliques : deux passages, tirés du Nouveau Testament font office de support pour le pacte littéraire. Le premier, extrait de l’évangile de Jean est une déclaration de Jésus sur son retour ; le deuxième est une mise en garde de l’apôtre des gentils, Paul de Tarse, à son fils spirituel Timothée, sur le déclin moral qui poussera les hommes aux dernières extrémités dans les derniers jours. Ainsi, la mise en scène du retour de la Vierge ne serait que la manifestation des travers des hommes avides.


« Je reviendrai et vous prendrai avec moi afin que là où je suis vous y soyez aussi. Et vous connaissez le chemin où je vais. »

Évangile selon saint Jean, 14. 3

« Sache que dans les derniers jours, il y aura des temps difficiles. Car les hommes seront égoïstes, amis de l’argent, fanfarons, hautains, blasphémateurs, rebelles à leurs parents, ingrats, irréligieux, insensibles, déloyaux, calomniateurs, intempérants, cruels, ennemis des gens de bien, traîtres, emportés, enflés d'orgueil, aimant le plaisir plus que Dieu. »

11 Tim., 3 : 1-4.


Dans La Vierge du Grand Retour, l’intertextualité biblique se fait dans l’amplification, la parodie et la subversion ; elle est tout simplement carnavalesque. Sans verser dans une quelconque désacralisation gratuite du dit scripturaire, des critiques comme J-B. Vray4 ont obtenu un effet déparalysant certain en mettant la Bible en jeu comme intertexte. Échappant ainsi à la crispation d’une critique laïque, et mettant entre guillemets cette postulation de transcendance d’un livre qui est avant tout un texte, je voudrais continuer à considérer la Bible comme un autre texte, sans toutefois lui enlever son statut de parole révélée et agissante.

Confiant opère donc une parodie de l’hypotexte biblique dans La Vierge du Grand Retour, soulignant de la sorte sa compétence de lecteur de l’Écriture Sainte, de lecteur pas dupe pour un sou de « l’universalité » à géométrie variable du Saint Livre.


Parodie de la Bible

Contrairement aux autres romans de Confiant qui connaissent en général, sauf quelques exceptions, la division en « cercles », la « Bible » du trauma du nègre martiniquais de Confiant comporte quatre parties : l’Ancien et le Nouveau Testament, répartis respectivement en 10 et 4 livres ou chapitres, puis l’Épître au peuple créole et l’Apocalypse, ayant chacune 8 et 1 livres ou chapitres.

Ancien Testament (La Genèse, L'Exode, Le Lévitique, Les Nombres, Homélie prophétique de Philomène, Le Deutéronome, L'Ecclésiaste, Le Cantique des Cantiques, Les Proverbes, Lettre de Mgr Henri,

Nouveau Testament (L'Évangile selon sainte Philomène, L'Évangile selon le prophète Cham, Abrégé des miracles accomplis par la Vierge du Grand Retour au 32e jour de son périple, Doctrine du chamisme sur la polygamie)

Épîtres au peuple créole (Épître de Mathieu Salem, Épître d'Adelise, Le Grand Départ, Ultime méditation de Philomène, Le témoin, Doctrine du Chamisme sur la religion, La Madone reste avec nous ! , Liste des offrandes et des dons offerts à la Vierge du Grand Retour au cours de son périple en terre martiniquaise )

L'Apocalypse (Le châtiment de Babylone)

Cette organisation fort singulière du roman dénote le désir de parodier la Bible des chrétiens, laquelle a servi de cheval de Troie à tous les oppresseurs et tous les exploiteurs. La carnavalisation des récits bibliques qui ponctuent La Vierge du Grand Retour connote pour sa part la « dérisoireté » en contexte des absolus de l’écriture dite sainte, la fusibilité des grandes morales des livres de la philosophie et de la sagesse biblique dans les accidents de l’histoire humaine contemporaine, et la vanité d’une parole dont la prétention universalisante n’a été que trop mal servie en terre de mission.


Ce roman est à proprement parler une sorte de revanche que l’écrivain martiniquais prend sur l’Histoire officielle de la Création et de la Destinée de l’homme. Une histoire qui dit l’origine et le but de l’homme sur terre. C’est une réplique d’une ironie mordante et goguenarde au discours judéo-chrétien du Commencement, qui crée l’ordre du monde, lequel régit ce monde en raccourci, ce concentré de Monde qu’est la Martinique. Dans le moule aux formes fluentes qu’est la Bible, Confiant a voulu d’abord lire et écrire la destinée et la détresse du nègre martiniquais. L’approche de l’auteur de Gouverneur des dés révèle la nature profondément culturelle de la Bible, accordée aux accents d’un universalisme occidental par le diktat d’une philosophie expansionniste qui s’investissait dans la métaphysique. Autrement dit, la Bible des chrétiens est d’abord le livre d’histoire et de sagesse du peuple israélite, avant d’être celui des autres peuples du monde entier, par le fait historique de la Mission. Car, dans la Bible, le nègre est une catégorie, une fonction accessoire, voire ancillaire. En écrivant la « Bible » du Morne Pichevin et du Grand Retour, Confiant tente de faire du nègre, cet être déchu, pour une fois, le centre du monde que tout texte fondateur prétend dire, le sujet principal d’un discours qui n’est motivé par aucune élection, si ce n’est dans la damnation. La Vierge du Grand Retour est une tentative d’accommodation du nègre à la geste (unique) et exclusive des Hébreux, devenue de par sa vocation universalisante et unifiante, l’Histoire du tout-humain. Similitude des contextes, analogie des textes : la Bible parle du « monde » des temps anciens, celui du pourtour de la Méditerranée, avec pour centre le bassin de la Mésopotamie ; La Vierge du Grand Retour parle du carrefour humain martiniquais, Méditerranée de la Caraïbe, Tout-Monde relié, bien plus « diversel » que celui du peuplement circum-méditerranéen, avec pour Éden infernal, le quartier du Morne Pichevin à Fort-de-France, Martinique.


Au delà de la parodie de la macrostructure de la Bible, et de celle de son contenu, il y a une théorie d’hypothèses, d’interrogations, de problématiques qui courent le long du roman, problématiques déjà présentes dans les précédentes publications de l’auteur, et pouvant se résumer à cette sombre boutade : « et si le nègre était vraiment une créature du Dieu biblique ? ». Dans La Vierge du Grand Retour, plusieurs histoires sont racontées, comme dans la Bible ; elles ont trait à un Commencement qui est celui de la Lumière originelle et le récit des faits et paroles de l’Éden considéré. On a un Pentateuque, des livres poétiques, des livres prophétiques, des évangiles, des épîtres, et in fine, une Apocalypse. Mais point de livre historique ; et pour cause, contrairement au peuple juif de la Bible, le « peuple » nègre n’a pas d’autre histoire que celle qu’essaient de lui construire ceux de ses écrivains qui fouillent la mémoire collective.


Une fois de plus, Raphaël Confiant situe son histoire dans les années quarante, années d’après-guerre, encore toutes chargées des échos du « temps Robert » de l’occupation vichyste de la Martinique ; plus précisément, c’est l’année du centenaire de l’Abolition de l’esclavage dans les Antilles françaises. On se serait attendu à ce que l’on commémorât cet événement qui changea la vie de toute une composante de la société antillaise, son accession à la dignité d’homme. Mais la caste blanche, alliée au clergé tourne l’île en bourrique à travers une grossière escroquerie spirituelle et financière : la venue et le périple à travers la ville de Fort-de-France, les bourgs et la campagne martiniquaise, d’une statue en plâtre de la Vierge, dite du Grand Retour. Les protagonistes de l’histoire sont connus, les lieux désormais familiers aux lecteurs des précédents romans de Confiant qui traitent de la Martinique d’avant l’effondrement de l’industrie sucrière : Rigobert, le fier-à-bras du Morne Pichevin ; Philomène, la péripatéticienne émérite de la Cour des Trente-Deux couteaux au Morne Pichevin ; Adelise, la « descendue », bonne, serveuse de bar, aux fausses couches, nièce de Philomène ; Carmélise, la mère gigogne, usine à bébés ; Fils-du-Diable-en-Personne, le major des Terres-Sainvilles ; Bec-en-Or, le major du Bord de Canal ; Cicéron Nestorin, l’ancien carabin tombé en déraison ; L’Amiral Robert, « cousin » putatif du maréchal Pétain, terreur de la Martinique résistante ; Man Cinna, la boutiquière à l’éléphantiasis ; Richard, le contremaître-docker ; Amédée Mauville, le professeur de latin tombé fou amoureux de la négresse féerique Philomène et mort en dissidence ; Bertrand Mauville, le médecin et frère ou cousin (c’est selon) du précédent ; Wadi-Abdallah, le commerçant syrien ; Auguste Saint-Amand, négociant mulâtre du Bord de mer ; Henri Salin du Bercy, grand Blanc, le chef de la caste békée ; Monseigneur Varin, comte de la Brunelière, évêque de Fort-de-France, etc. qui apparaissent avec une fréquence diverse dans L’Allée des Soupirs, Ravines du devant-jour (comme le premier remuement de cœur et de sens pour la négresse féerique d’un jeune chabin nommé Raphaël), Mamzelle libellule (l’Adelise bombardée mère du Messie Jéricho dans La Vierge du Grand Retour n’est que le nouvel avatar de la mamzelle libellule), Eau de Café, Le Nègre et l'Amiral.


Le périple de la Madone à travers l’île aux fleurs est l’occasion d’explorer le pays de part en part. Bien sûr, la douce France n’est pas en reste ; elle est toujours évoquée comme terre éternelle de repère, mère patrie, refuge des déçus de la vie en terre française ultramarine, pourvoyeuse de bienfaits, de symboles de civilisation et de salut. La Martinique d’après-guerre décrite dans le roman est celle que tentent d’oublier ou que veulent oublier les foyalais consommateurs du béton-roi des années fastes de la Décentralisation. Cette Martinique misérable, ex vieille colonie, ancienne terre d’esclavage porte encore les stigmates de l’époque à peine centenaire où s’achevait une ère de servitude longue de trois siècles.


Les repères chronologiques du roman sont d’amères répliques de ceux de la Bible ; le nègre antillais connut sa géhenne de Goshem dans les plantations de canne à sucre du béké, à la lisière des bourgs, dans les distilleries des Blancs-pays. Après sa « libération » du joug des maîtres/pharaons, sa Terre Promise toute désignée est l’ensemble des quartiers malfamés et insalubres de l’En-Ville, loin de la canne. Un siècle de vie en Terre Promise d’En-Ville où coulent le lait et miel a produit les cloaques du Morne Pichevin, des Terres-Sainvilles, de Bord de Canal, du bien nommé Calvaire, de Kerlys, de Marigot-Bellevue…


Ce siècle de libération célébré dans un sursaut général d’hyperdulie n’est donc pas l’occasion de vérifier la maturité ou la verdeur des fruits de l’arbre de la liberté que plantèrent Schœlcher et ses amis, mais plutôt un vaste test de ferveur religieuse pour savoir si les chaînes ôtées des chevilles avaient bien amarré les âmes en dérive des nègres, et autres gens de couleur. A contrario, l’année du Centenaire de l’abolition s’ouvrait tout compte fait comme celle du bilan d’un principe, celui de l’assimilation. Le nègre était-il devenu un Européen ? L’auteur ne voit dans la diaprure des races et des couleurs que des créoles, qui échappent à toutes les dictatures de l’Un, fussent-elles religieuses.


La Vierge du Grand Retour est une défense et illustration de la personnalité religieuse créole à un stade critique de sa gestation lente, qui n’a que faire des prétentions d’un livre, le Livre, à dire une fois pour toute la vérité du monde. L’usage de l’hypotexte biblique dans ce roman a un aspect ludique et espiègle, tant la poésie paillarde et païenne de la réalité créole jure avec les accents parfois tragiques et dramatiques de la Bible.


Pour introduire sa Genèse à lui, Confiant n’a rien moins que planté le décor d’une opérette grand-guignolesque. Maints auteurs ont brodé sur la Genèse 1-3, mais point avec un décalque aussi prosaïque de la quotidienneté. Le cloaque du Morne Pichevin avec sa cour des Trente-Deux couteaux c’est l’Éden ; au commencement, il n’y avait point de ténèbres, mais « une chaleur sans pareille », et la première réalisation du Dieu créole fut non pas la lumière, mais la fraîcheur… La première créature du Dieu créole de Confiant est, non pas un homme, mais une femme, faite à l’image de Dieu ; l’homme qui suit est solidaire avec la première femme d’une damnation qui fait de l’une une « femme de tout le monde » et de l’autre celui qui porte la misère du monde dans sa peau. Un tel ordonnancement arrive tout de même à satisfaire le créateur farceur qui pour couronner toute son œuvre offre aux nègres « la bamboche du septième jour. » (p. 14)


La parodie du livre de la Genèse se poursuit avec la séquence du fruit défendu (p. 24-25) [Genèse, III, 1-16] .Toujours en contrepoint du récit, la singerie de la Bible s’attaque à la question mythique de la servitude du peuple d’Israël en Égypte. Situant l’action du roman en 1948, Confiant se sert d’une scène qui ramène le nègre martiniquais aux temps obscurs de la servitude trois fois séculaire sur les habitations. La souffrance des travailleurs agricoles, descendants d’anciens esclaves sur l’Habitation Lajus (p. 36), offre le comparé dans le parallèle qui s’établit avec l’esclavage du peuple hébreu en Égypte [Exode, I, 9-10]. L’issue de l’épreuve des enfants d’Israël fut la sortie d’Égypte, sous l’égide d’un Libérateur, le prince tiré des eaux du Nil, Moïse, vers la Terre Promise de Canaan où coulent le lait et le miel, [Exode, III, 7-10]. Sortis de la géhenne des plantations cannières qui leur rendaient la vie amère, les nègres descendront massivement vers l’En-Ville, vers les médinas et les bidonvilles bourbeux en quête d’une vie meilleure (p. 37).


Confiant fera de Dictionneur, le plus docte de sa petite société plébéienne foyalaise, le prophète [Exode, XIX, 21] de la circonstance (p. 45) fortement inspiré par le grand prophète Cham qui énonce son Décalogue :

« Voici les dix commandements du prophète Cham! ils lui ont été dictés directement par Dieu tout-puissant:

1. Tu devras, ô nègre, où que tu te trouves sur cette terre, chercher à regagner l'Afrique-Guinée.

2. Tu n’obéiras plus au Satan blanc.

3. Tu ne travailleras plus pour le Satan blanc.

  1. Tu ne laisseras plus le Satan blanc dérespecter ta femme... »


Se conformant à l’esprit et à la lettre des livres scripturaires, Confiant opérera un dénombrement (Nombres, III), pour établir les filiations dans le peuple créole. Les seuls offrant une généalogie claire seront les békés, et les Saint-Aurel auront les honneurs des tablettes généalogiques de la Bible créole (p. 58-59). Puis suivent la loi (p. 67-68) sur la femme accouchée [Lévitique, XII] Adelise, enceinte d’un présumé messie dont elle attribue la paternité à Papa De Gaulle, un nouveau dénombrement [Nombre, I, 1-5 et Nombre, XXVI, 1-4] à la sortie du désert (p. 74-75), une adresse du Moïse [Deutéromone, I, 1-10] créole à son peuple (p. 91-92), une adresse de Dieu [Exode, XX, 5] à Moïse (p. 100-101).

À la suite, les livres de l’Écclésiaste (p. 110-111), le Cantique des Cantiques (122-124), s’arrête à ces fameux vers de la Sulamite :

« Je suis noire et pourtant belle, filles du Morne Pichevin

Comme les cahutes de la Cour Fruit-à-Pain

Comme les demeures de Redoute.

Ne prenez pas garde à mon teint, couleur de malenuit

C'est le soleil qui m'a brûlée. » Ct 1, (p. 122).


Le tout est suivi des Proverbes (p. 132-133) créoles, bien du pays.

L’entrée dans le Nouveau Testament commence bien entendu par l’ascendance du Messie, rebaptisé du nom de cette première ville au delà du Jourdain, qu’aperçurent les enfants d’Israël errant à travers le désert : Jéricho. Ce Messie présumé, attendu et redouté n’est que l’enfant dont Adelise est enceinte, plus qu’à terme, et qui suscite espoir et crainte dans le peuple nègre : certains voient en cet enfant un « ange exterminateur » redresseur de torts, ou un Ti Jean des contes créoles qui grandirait en trois jours pour devenir le combattant suprême de la cause nègre et arracher ce dernier à son « destin d’esclave » : «On ne dira plus le nègre est une race qui a de la maudition dans son corps» ; d’autres, les femmes plus précisément, bouffies de jalousie, annonçent la venue d’un Antéchrist (p. 190-191).

Voici la curieuse généalogie du Messie noir, fils à naître (mort-né) d’Adelise, baptisé Jéricho :

« Ascendance de Jéricho

Livre de la genèse de Jéricho, fils d'Adelise la câpresse du Morne Pichevin, fils putatif du général de Gaulle, chef de la France par la grâce de Dieu

fils possible de Fils-du-Diable-en-Personne, major des Terres-Sainvilles et des quartiers circumvoisins

fils présumé de Florentin Deshauteurs, ancien combattant de la guerre 39-45 et contremaître de la plantation Lajus, au Carbet

fils probable d'Honorien Mélion de Saint-Aurel, exportateur de rhum et de sucre de canne, importateur d'outillages divers

et final de compte, fils proclamé de toute une meute de gandins, de farandoleurs, de béjaunes, de grandiseurs et autres menti-menteurs.

Abraham engendra Isaac / Isaac engendra Jacob / Jacob engendra Juda et ses frères / Juda engendra Pharès et Zara / Manassé engendra Amon / Amon engendra Josias / Josias engendra Jéchonias et ses frères.

L'un de ses frères engendra Cham qui prit la route du mont Sinaï, traversa le désert d’Égypte et s'enfonça dans les marais de Nubie. Cham peupla l'Afrique entière jusqu'au couchant.

Cham engendra Néfertiti / Néfertiti engendra Ramsès / Ramsès engendra Toutankhamon et ses frères.

Ces derniers furent chassés au pays de Soudan et peuplèrent les rives du Niger, les montagnes de l'Adamawa ainsi que les côtes de la Mer des Ténèbres. Prospéra Kimbo Massawa qui fonda le royaume du Sine-Salloum.

Pendant plusieurs siècles les fils des fils de Kimbo Massawa régnèrent en maître du Sahara aux confins de la grande forêt de pluie, au mitan de l'Afrique.

Puis ce fut la déportation à Babylone-Martinique

Sans-nom engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Ti Louis / Ti Louis engendra Sans-nom / Sans-nom engendra Robert Tête-Bœuf / Robert Tête-Boeuf engendra Léon Justin / Léon Justin engendra Adelise / Adelise engendra Jéricho le lendemain même de l'arrivée de la Vierge du Grand Retour à Babylone-Martinique

Le total des générations est donc: d'Abraham à Cham, quatorze générations; de Kimbo Massawa à Sans-nom le premier quatorze générations. De Sans-nom le premier à Jéricho, on ne sait pas combien de générations. »

À la clarté et au prestige de l’ascendance du Christ qui remontait jusqu’au roi David, Confiant oppose la confortable racine unique qui va jusqu’à Abraham, s’illumine de la trace de l’ancêtre Cham, puis se brouille dans l’indistinction d’une filiation américaine issue de la Déportation, mise à mal par le babel de la traite négrière. Ni Béluse, ni Longoué, ni Kunta Kinté, mais des Sans-nom. L’inattendu dans l’ascendance de Jéricho/Jésus est cette indistinction, cet à peu près qui persiste à nommer la trace perdue. Les chaînons manquants sont si nombreux qu’une telle généalogie ne peut apparaître que grossière et folklorique.


Le Nouveau Testament se déroule ensuite avec les séquences connues :


1- Le Massacre [Mathieu, II, 16-18] des Innocents/travailleurs agricoles de l’Habitation Lajus (p. 179) par le béké de Parny ; dans la version de Confiant, le prophète annonciateur de cette iniquité n’est pas Jérémie [Jérémie, XXXI, 15], mais Cham, et la Rachel de la Bible des chrétiens prend les atours d’une négresse bleue:

« S'accomplit alors l'oracle du prophète Cham:

«Une voix dans Babylone-Martinique s'est fait entendre, pleur et longue plainte

C'est la négresse bleue pleurant ses enfants et elle ne veut pas qu'on la console, car ils ne sont plus » (p. 179) ;


2- L’avertissement aux faux dévots (p. 188) [Mathieu, VII, 21-23]


3- L’adresse aux pauvres et aux déshérités [Mathieu,V, 13-20 ; Marc, IX, 50; Luc XVI, 34-35] :

« Vous êtes, ô descendants de Cham, le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on? Il n'est plus bon à rien qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. (…)

« Vous êtes la lumière du monde. Jusqu'à ce jour, vous avez charroyé sur l'écale de votre dos tout le poids de sa misère. Une ville ne peut se cacher qui est sise au sommet d'un mont. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller devant les hommes afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux.

N'allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes; je ne suis pas venu abolir mais accomplir. Il est grand temps pour vous d'écouter les saintes paroles du prophète Cham, réincarnation du roi Kimbo Massawa au royaume du Niger, il y a quatorze générations multipliées par trois de cela. » (p. 198-199)

4- L’adresse aux scribes et Pharisiens hypocrites [Mathieu, XXXII, 33]:

« Serpents, engeance de vipères! comment pourrez-vous échapper à la condamnation de la géhenne? C'est pourquoi, voici que j'envoie vers vous des prophètes, des sages et des scribes; vous en tuerez et mettrez en croix, vous en flagellerez dans vos temples et pourchasserez de ville en ville, pour que retombe sur vous tout le sang innocent répandu sur la terre, depuis le sang de l'innocent Audibert jusqu'au sang de Michel Jacques, que vous avez assassiné sur le chemin de la plantation Lajus! En vérité, je vous le dis, tout cela va retomber sur cette génération! » (p. 209)

5- Les béatitudes du prophète Cham avec le Sermon sur le Morne [Mathieu, V, 1-12]

« Voyant les foules de pèlerins qui suivaient la Vierge nautonière, le prophète gravit le Morne Acajou et quand il fut assis, ses disciples s'approchèrent de lui. Et prenant la parole, il leur enseignait en disant:

Heureux ceux qui ont une âme de pauvre car le Royaume des Cieux est à eux. Heureux les affligés comme Philomène car ils seront consolés, Heureux les affamés et assoiffés de la justice comme Rigobert et Fils-du-Diable-en-Personne. Heureux les cœurs purs comme Manoutchy

car ils obtiendront miséricorde. (…) » (p. 224-225)

6- L’avertissement [Apôtres, I, 8 et XXII, 13] à ceux qui abusent le peuple (p. 275-276) ;


7- La trahison de Judas ; ce rôle est imputé par Rigobert (qui s’arroge un moment la responsabilité de la « distribution ») à Florentin Deshauteurs. Lequel serait, dans l’opérette biblique de Confiant, l’interprète de Dathân le traître à son peuple en Égypte et le contempteur de Moïse dans la traversée du désert :

«Nos vœux à nous tous seront exaucés, compère. C'est moi qui te le dis! Ne sommes-nous pas les douze apôtres qui accompagnons tous les déplacements du petit messie que porte Adelise? Mathieu Salem, Solibo, Dictionneur, Carmélise, Philomène, le docteur Mauville, le béké de Saint-Aurel, le couli Manoutchy... attends voir, on en est à combien là? huit! Ben, les quatre autres, c'est Man Cinna, Fils-du-Diable-en-Personne, Bec-en-Or et bien sûr moi-même... »

Le fusillant du regard, Rigobert éructa:

«Toi c'est Judas, oui! » (p. 269) .


En permettant à la mythologie antillaise d’aller au delà de la coupure avec le Pays d’Avant, au delà de la catastrophe de la Traite, Confiant a certainement fait un gigantesque pied de nez aux obsessions identitaires qui tiraillent le peuple martiniquais pris entre les pôles africains, européens ou indiens, faisant d’eux des exilés européens, africains ou indiens, aux prises avec le fétichisme des origines qui pousse d’aucuns à vouloir à tout prix situer le nègre dans la geste du peuple d’Israël qui est racontée dans la Bible.


L’option de dérision totale du tout biblique en Martinique, qui se manifeste dans cette incapacité à saisir la diversité foncière d’un monde certes relié, se révèle lorsque sont questionnés sur un ton iconoclaste certains mystères chrétiens -qui n’en sont pas- dès que saute le couvercle de la sacralité de l’Écriture et qui troublent le commun des nègres croyants ; à l’instar du paysan Désilus de la Montagne ensorcelée de l,écrivain haïtien Jacques Roumain, Rigobert, le damné du Morne Pichevin qui eut son instant de dévotion à l’avènement de La Vierge du Grand Retour s’interroge5 :

«Si Dieu a créé le Blanc en premier, (…) je ne vois vraiment pas pourquoi il aurait perdu son temps à mettre le Nègre au monde tout de suite après. Quand on a accompli un si beau travail, on ne se hasarde pas à faire n'importe quoi. Qu'en penses-tu, Philomène?

- Qui t'a dit qu'Adam et Ève étaient blancs, mon ami?

- Tiens! Ouvre donc tes missels, va à l'église ou alors calcule dans ta tête et tu verras qu'ils n'ont pu qu'être blancs et bien blancs. TOUS! Depuis Abraham, depuis Moïse, depuis saint Michel, depuis Joseph jusqu'à saint Paul, ils ont tous des peaux roses de bébés. »

Dictionneur changea de pied d'appui contre le mur du magasin du Syrien et esquissa un sourire énigmatique.

«Hon! finit-il par lâcher au bout d'un moment. C'est à savoir si Dieu le père lui-même n'est pas un aryen. » (p. 79)


Le délire de la câpresse Philomène (p. 88) montre ce que sont pour l’histoire des Antilles et pour les nègres « décolonisés » les conséquences d’une évangélisation au petit pied, tournée vers des délires de domination terrestre et éloignée du message de la grâce. Vue la place du catholicisme dans la société antillaise sous le Code Noir et celle qu’il occupe encore, l’héritage spirituel des lumières occidentalo-orientales ne pouvait que produire des divagations comme celles de Philomène :

« Dominus Vobiscum Bondieu qui êtes aux cieux c'est la misère du nègre qui tache le monde Ora pro nobis pauvres pécheurs damnés depuis la fuite de Cham dans le désert de Nubie Kyrie Eleison la poussière de Guinée colle à nos talons, nous battons tambour aller-pour-virer et un héler sauvage grimpe dans notre tête Credo in unum deum les chaînes ont affiné nos chevilles, notre danser-envoyer-monter en l'air est plus chaud alors ils proclament «Nègre, danse! Danse et danse encore! » Ave Maria gratia plena enceinte sans coquer de Joseph et accouchée sans matrice ni douleur d'enfantement de Jésus mais il n'y a pas pire que de naître au fond de la cale d'un bateau négrier Sursum corda! Notre cœur en est devenu plus vaste (…) » (p. 88)

En contrepoint de la carnavalisation de la procession suivant la Madone, Confiant inscrit la carnavalisation de la foi religieuse en Martinique, laquelle ne pouvait que produire dissidence ou syncrétisme religieux comme l’incarne le Prophète Cham et son « chamisme ». Le personnage n’est point controuvé, comme certains des personnages de Confiant. Le Prophète Cham n’est que l’avatar romanesque éponyme d’un certain Edmond Évrard Suffrin, fondateur au Lamentin en Martinique du Dogme de Cham. Sa doctrine repose sur une vision antagonique des races humaines et sa vocation rejoint un besoin de justice pour toute une catégorie d’hommes expulsés de l’humanité. Suffrin, et son double romanesque Cham sont traumatisés par une histoire qui leur a instillé une conscience suraiguë de la race. Ils sont habités par un esprit justicier qui les a amenés à la marge d’une société dominée par le Blanc, et qui a accessoirement hypertrophié leur ego :

« Un nègre longiligne, vêtu d'une imposante tunique parsemée d'inscriptions cabalistiques, coiffé d'une sorte de bicorne décoloré, brandit une croix grossière à laquelle il avait suspendu des mouchoirs rouges et jaunes en s'écriant:

« Je suis Cham, le dernier prophète que Dieu tout-puissant a envoyé sur terre afin de délivrer la race des nègres. Que ce carnaval impie auquel vous vous livrez cesse sur-le-champ! La fin des temps est proche et chacun d'entre vous sera jugé. L'homme blanc, ce diable vivant, cette réincarnation de Satan, vous conte des balivernes depuis bientôt deux millénaires mais son règne est sur le point de s'achever, mes frères. Suivez Cham jusqu'à son temple et vous connaîtrez la vérité vraie! Suivez-moi! » (p. 204)

Il reste tout de même que leur référence, ils la trouvent dans la Bible blanche de la religion blanche, dans cet ancêtre putatif de la race nègre, qui fut désigné comme tel par des esprits qui n’accordaient d’ascendance biblique aux nègres que pour les mieux fixer dans la malédiction éternelle pesant sur la descendance de cet ancêtre présumé, Cham, et ce en contradiction avec la lettre de l’Écriture qui fait retomber la malédiction sur Canaan, fils de Cham. Confiant a rendu cohérent en le romançant le personnage du prophète Cham, non seulement sur le plan linguistique (le délire verbal de Suffrin), mais aussi dans l’idéologie (conséquence d’un cas clinique de délire verbal).


Le surgissement mythique s’opérant crescendo au fur et à mesure des romans de Confiant, on peut, au regard de la fréquence des mythèmes liés à la malédiction du nègre, postuler que le personnage du prophète Cham était latent dans les romans qui ont précédé La Vierge du Grand Retour. Dans ce roman, le personnage de Cicéron Nestorin apparaît épisodiquement, et reste très effacé, cédant en quelque sorte sa place au prophète Cham pour brandir les problématiques raciales qui agitent les consciences antillaises.


Ce faisant, l’irradiation du mythe de la malédiction du nègre éclate dans toute sa sulfureuse phosphorescence, son émergence quadrille les œuvres vives du roman, et sa flexibilité imprègne le texte dans ses couches les plus profondes.


Tout en calquant la silhouette de son roman sur la Bible, n’empruntant que quelques livres, quelques passages pour faire vrai et coller à la réalité antillaise, Confiant a pratiqué à sa manière cet art de l’amplification avec lequel Saint-Amant a magnifié dans la poésie narrative de son Moyse sauvé quelques versets empruntés au livre de l’Exode.


Amplification biblique

Si l’on mesure au caractère près, ou au mot près le volume des emprunts de Confiant à l’hypotexte biblique, force est de reconnaître que pour l’économie de son roman, l’écrivain martiniquais ne décalque qu’une infime partie de l’océan textuel que constitue la Bible. Soulignons toutefois cette amplification de la Genèse IX, 18-27.


En effet, l’évocation répétée du personnage de Cham, les considérations des uns et des autres sur la damnation qui obscurcit le destin du nègre participent de cette amplification. Ainsi, après que le prophète Cham ait fait de Dictionneur son disciple, et que ce dernier se soit mis à sa tâche de prosélytisme, le prélat qui accompagne la procession mariale fait appel à ses connaissances bibliques :

« Or, depuis quelque temps, Dictionneur évoquait un certain prophète Cham à mots couverts. L'abbé crut de prime abord qu'il s'agissait du personnage biblique, le fils de Noé, frère de Sem et de Japhet, mais il dut déchanter le soir où, à la dérobée, il surprit Dictionneur qui chapitrait les pèlerins » (p. 265)

Mais en réalité, le lien que les nègres établissent entre le Cham biblique et eux est dans cette « vie de déveine qui accablait le nègre depuis que le monde était monde » (p. 50), avec un profond sentiment d’injustice sur l’ordre du monde, au point où des intrépides comme Rigobert, le fier-à-bras, ont « toujours injurié haut et fort la marraine du Bondieu, l'accusant d'avoir privilégié le Blanc au détriment du nègre lors de la Création » (p. 147)

Et le sentiment de subir une malédiction originelle est tel que dans leurs suppliques à la Madone, d’aucuns oscilleront entre le singulier de leur existence, et le général de la race dominée :

« Madone adorée, accorde-moi une miette d'attention, je t'en supplie! La maudition pèse sur ma tête depuis un siècle de temps, oui. » (p. 189)

« Lettre déposée en la paroisse du Vauclin:

« Vierge du Grand Retour,

Gloire à toi! Honneur et respect sur ton front ! Hosanna! Tu as traversé les mers pour nous apporter la parole divine. C'est donc que tu as compris en quelle servitude vivent les nègres depuis des siècles. Nous sommes la douzième tribu perdue d’Israël. Nous avons droit à réparation. Je te demande de pouvoir hériter des deux maisons et de la propriété plantée en cannes de ma tante Hortense (…) » (p. 355)

Les nègres s’investiront pour beaucoup dans le périple de la Madone, essentiellement pour « désamarrer » la déveine de leur vie ; eux, les « fils de Cham » du Psaume créole (p. 249), les « descendants de Cham », « sel de la terre » et « lumière du monde » (p. 198), voulant qu’on ne dise plus «le nègre est une race qui a de la maudition dans son corps ».


Plus qu’une aventure de lecture de l’hypotexte biblique, La Vierge du Grand Retour invite à la remise en cause des absolus, d’où qu’ils viennent, afin que s’accomplissent non pas des destinées prescrites et recouvertes de l’onction biblique, mais les volontés de tous les peuples dans leur diversité. La volonté d’unir l’humanité en clamant son monogénisme ne saurait justifier l’embrigadement dans une Histoire unique, avec un ancêtre unique, que l’on prête volontiers aux Autres uniquement avec le soin de les asseoir sur des branches pourries de la généalogie qu’on propose. En construisant une ascendance confuse au messie mort-né d’Adelise, le romancier semble avoir voulu relativiser les différentes tentatives de reconstruction d’une histoire antillaise, tentatives saturées par les absolus d’une étiologie piégée.

Dulie et latrie

La Vierge du Grand Retour est une « bible » de la déconstruction qui accouche d’un Messie mort-né, Jéricho, et peine à produire l’espérance. La Bible des chrétiens quant à elle, dans son esprit et dans son corps textuel, est une longue lettre d’amour de Dieu aux hommes. Elle annonce sur plusieurs siècles la venue au monde d’un sauveur pour l’humanité en rébellion contre son créateur, elle décrit cette venue, dit les faits et gestes exemplaires, et surtout rapporte la parole de vie du Messie, conte sa passion, sa mort, sa résurrection, rapporte la saga de la continuation du Christ dans le Saint Esprit qui guide les exemples des apôtres, lesquels témoignent de la vie de l’esprit dans l’homme qui est tout sauf un parent des grands singes…


En somme, Raphaël Confiant s’est accommodé d’une dimension purement formelle de la Bible pour conter une escroquerie qui brandissait le masque de la spiritualité, puisque ses initiateurs portaient soutane, égrenaient chapelet et avaient la bouche remplie d’Ave Maria et de Pater Noster. Au fond, la ferveur populaire que déclencha la tournée de la statue de plâtre de la Vierge Marie à travers la Martinique n’était qu’un carnaval bis que Confiant a su habiller du romanesque picaresque. Le pouls spirituel d’une Martinique qui peine encore à se définir cent ans après l’abolition de l’esclavage des Noirs ne trouve dans ce roman et l’histoire qui le suscite pratiquement aucun écho biblique digne de ce nom. L’anecdote y est reine, enjolivée des fleurs d’une rhétorique religieuse qui s’étiole en folklore. Au fond, la bible foyalaise de Raphaël Confiant consigne la version populaire et fleurie d’un déviationnisme religieux qui se nourrit de confusionnisme et prospère sur des dogmes qui sont déjà en eux-mêmes des formes primitives d’amplification azimutée du récit scripturaire. La dévotion mariale qui cannibalise l’espace du récit est un épiphénomène papal daté (du Pape Sixtus V qui instaure l’Ave Maria à la fin du 16e siècle à l'Immaculée Conception de la Vierge Marie proclamée par Pie IX en 1854 et de la proclamation par le Pape Pie XII en 1950 de l'Assomption de la Vierge Marie, -ascension corporelle au ciel peu de temps après sa mort- à la proclamation de Marie Mère de l'Église, par le Pape Paul VI en 1965). La Bible, qui donne sa couleur au récit, est pourtant la grande absente de l’entreprise de redynamisation de la foi populaire. La vierge qui est célébrée dans le roman a les traits d’une déesse païenne, telle Erzulie, déesse du panthéon Vaudou, et il serait à peine polémique de dire que la Martinique, à l’instigation des dignitaires du clergé et des margoulins locaux de la caste békée nage en pleine idolâtrie. Car la Vierge qui est célébrée « sauve ». Et la quasi absence de son Christ de fils, pourtant pierre angulaire de l’édifice chrétien de qui il tient son nom, ne semble guère troubler les maîtres d’œuvre de la tournée. Un tel christianisme sans Christ n’est pas une exclusivité martiniquaise, et l’île aux fleurs ne fut pas le seul terrain d’exploration des vertus placebo du salut par la Vierge. L’une des élégances du roman de Confiant qui place haut le questionnement du symbole et manie avec maestria l’hérésie est d’avoir produit une Bible sans Messie, sans Passion, sans Cène, sans Pentecôte, sans tribulation des apôtres.


Au bout des versets païens de la bible martiniquaise de Confiant, résonnent les accents apocalyptiques des saintes écritures, réprouvant le mal et faisant triompher la justice divine. Les familles fortunées organisatrices de la tournée martiniquaise de la Vierge de plâtre ne s’en tirent pas à si bon compte, puisque leur entreprise qui heurte frontalement le deuxième commandement du Décalogue6  rencontre le courroux divin7 qui cingle comme un châtiment du jugement dernier. À l’issue de la tournée, l’hydravion qui transporte les dignitaires coupables de la vaste escroquerie vers Bordeaux explose après deux heures de vol, offrant à la faux vengeresse de l’ange les raisins de la colère divine.



On pourrait lire derrière le projet littéraire de Confiant le dessein de lézarder profondément l’édifice de l’Unicité, du Même que transporte la marche de l’Occident. L’idée tenace d’une coopération sans faille entre le sabre et le goupillon dans l’entreprise de domination, sous toutes les formes, a longtemps validé l’exigence d’opérer, à la suite de la décolonisation, une déchristianisation en règle. Cette exigence passe par une remise en perspective du texte fondateur des civilisations occidentales : la Bible. Une remise en perspective qui s’apparente souvent à jeter le bébé avec l’eau du bain ; à évacuer la foi chrétienne en reniant l’Occident dit chrétien. Lorsqu’on sait comment cette foi chrétienne a été greffée sur les populations esclavagisées du nouveau monde, force est de comprendre les outrances du premier mouvement de rejet. La démarche de Confiant ressemble davantage à un argument ad hominem, qui reprend les incohérences du discours colonial et les floueries de la mission qui s’était approprié le message de l’évangile, y opérant une inculturation si profonde que, rendue avec les a priori et autres complexes de supériorité du missionnaire, la bonne nouvelle du salut prenait des allures de faire valoir, de paravent masquant des desseins moins avouables.


Aussi, l’intertextualité biblique se retrouve-t-elle majoritairement afrocentriste ou afrocentrée dans La Vierge du Grand Retour, discours de refus, discours d’opposition qui s’agrège autour des « traces » bibliques du nègre ou présumé négroïde des Saintes écritures. Il aurait fallu une dimension réellement théologique à ce roman, avec un Christ en situation, pour poser avec acuité et sans filtre culturel trop marqué la problématique du salut ; avec peut-être un apôtre des Gentils aussi cohérent que le référent biblique, pour marquer la « créolité » de la Bible, pour laquelle il n’y aurait plus ni Juif, ni Grec, ni Romain, ni Africain, ni Européen, ni Levantin, ni Amérindien, mais des chrétiens, tous égaux devant la transgression des commandements divins, et tous égaux devant la grâce divine.


Raphaël Confiant a su se vacciner de la dictature des identités ataviques et concevoir une création nouvelle, même si le saut spirituel est à faire pour une nouvelle naissance (ceci est affaire privée, bien entendu). Dans La panse du chacal, ce n’est plus la Bible, au centre d’un face à face pernicieux entre Blancs et Nègres, qui a les faveurs du romancier, mais bien la Loi de Manou pour dire une autre sagesse, millénaire, venue d’Inde pour accompagner les migrants tamouls qui contrairement aux Noirs ne vinrent pas nus aux Amériques. En corrigeant l’erreur de parallaxe qui fait ranger sur le même plan la Bible et les autres textes dits fondateurs, on devrait pouvoir guérir de certaines cécités.


*Mbiafu Edmond Mfaboum est chercheur, auteur d’une thèse sur « Le mythe de la malédiction du nègre chez les auteurs africains et caribéens d'expression française » (Cergy Pontoise, 2000) et collaborateur à Africultures. Parmi ses dernières publications on peut signaler : Mongo Beti and the "Curse" of Ham: Myth and History in Africa
Research in African Literatures - Volume 33, Number 2, Summer 2002, pp. 9-33 ; « Haïti et l'Afrique : douleurs des destinées, spécularité des douleurs » dans A quoi rêve Haïti ? /
dossier conçu et coordonné par Anne Lescot et Florence Santos. - Paris : Africultures [diffusion L'Harmattan], 2004. - 247 p. : ill. ; 24 cm. - (Africultures, n° 58, janvier-mars 2004).


Liens personnels

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Mots Clés : Créolité, Raphaël Confiant, Bible


Bibliographie


Bakhtine, Mikhaïl, L'Oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Paris, Gallimard, 1970.

Beaude, Pierre-Marie, (éd.) La Bible en littérature, Actes du colloque international de Metz (sept. 1994), Paris, Metz, Éditions du Cerf, Université de Metz, 1997.

Chamoiseau, Patrick, Écrire en pays dominé, Paris, Gallimard, 1997.

Confiant, Raphaël, La panse du chacal, Paris, Mercure de France, 2004.

Confiant, Raphaël, La Vierge du Grand Retour, Paris, Grasset. 1996.

Fonkoua Romuald, « Discours du refus, discours de la différence, discours en « situation de francophonie interne », in Convergences et divergences dans les littératures Francophones, Actes du Colloque de Nanterre, Paris, L'Harmattan, 1992.

Glissant, Édouard, Le discours antillais, Paris, Gallimard, « coll. Folio/essais », 1997.

La Bible Version Louis Segond, Paris, Alliance Biblique Universelle, 1982.

Manlius Jack, « Apport de la religion chrétienne dans la structuration ou la déstructuration de la personnalité antillaise », pp. 85-98, in Michaud, Guy, (éd.), Négritude, tradition et développement, Bruxelles, Complexe, 1978.

Roumain, Jacques, La montagne ensorcelée, Paris, Éditeurs Français Réunis, 1977.

Wauthier, Claude, L’Afrique des africains inventaire de la négritude, « L’histoire immédiate », Paris, Seuil, 1977.

11 Le « carnavalesque » au sens de Bakhtine s'oppose à toute forme de sérieux unilatéral, tout dogmatisme, toute posture confortée ou décision arrêtées dans le domaine de la pensée et de la conception du monde. Cf. Mikhaïl Bakhtine, L'Oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Gallimard, 1970

2 Le Code noir (1685)

Article 1er Voulons que l'édit du feu Roi de Glorieuse Mémoire, notre très honoré seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles; ce faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nosdites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens.

Article 2 Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés d'en avertir dans huitaine au plus tard les gouverneur et intendant desdites îles, à peine d'amende arbitraire, lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable. Etc.

3 D’après le schéma glissantien de la Relation, la Martinique est le prototype d’une population transbordée qui est « peuple coincé dans un impossible » Le discours antillais, p. 45.

4 J-B. Vray, professeur à Saint-Étienne, n'est pas exégète. Il a écrit une thèse sur le second degré dans l’œuvre de Michel Tournier, qui met en jeu la Bible comme intertexte, au même titre que Robinson Crusoé ou Nietzsche.

5 « Le fait, confirme Claude Wauthier, que le Christ, historiquement était un Blanc, comme ses apôtres et les saints de l’Église, prêtait au christianisme un relent racial que venait corroborer la malédiction pesant sur les fils de Cham. » Et de citer un extrait du poème de Paul Niger intitulé « Dieu a oublié l’Afrique », et les remarques du leader politique kenyan, Jomo Kenyatta, qui se plaignait des icônes religieuses, faisant du blanc la couleur de la sainteté, de la pureté et du salut religieux…[Wauthier, 1977, p. 191-192]

6 Exode 20.4-6

7 Apocalypse 14.15-20

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