Par Pierre FANDIO
University of Buea
« Quil le veuille ou non, le monsieur ou la dame
qui écrit pose un acte politique. Soit quil se
taise, soit quil parle, de toute façon, il prend position »1.Mongo
Beti
Résumé : Les conditions de sa diffusion et
de sa réception révèlent que, en dépit des différences
notables entre les régimes politiques qui se sont succédé
au Cameroun, lessai a constamment connu un destin tout particulier. Moyen
de choix pour les agents du champ intellectuel ou culturel pour se déterminer
par rapport au champ politique, lespace de son discours est souvent le
lieu de confrontation entre le pouvoir et ses contradicteurs. Aussi sa reconnaissance
par les instances officielles de légitimation fonctionne-t-elle constamment,
pour le champ dominant, comme un procès idéologique.
Abstract : Despite the succession of markedly different
regimes at the helm of the country, the fate of the essay has been a peculiar
one in Cameroon, as can be seen in the way such literary products are disseminated
and received. Obviously the best means of expression and self-assertion in intellectual
and cultural milieus, the essay discourse is often a battlefield for confrontation
between the power and its contradictors. Consequently, the official recognition
process for the essay operates as an ideological trial, from the standpoint
of the powers that be.
Introduction
Dans le contexte de la violence multiforme tant physique que symbolique dont
émergent les littératures francophones du Sud, Afrique et Antilles
notamment, les textes de fiction2 ont presque partout vu le jour en même
temps que les uvres théoriques qui constituent, soit des commentaires
de la pratique littéraire de création, soit des réflexions
à portée plus politique ou idéologique. Ainsi, «
Misère dune poésie » (1932) dEtienne Léro,
« Débat autour des conditions dun roman national chez les
Noirs : Où va le roman ? » (1957) de Jacques Stephen Alexis ou
même les réflexions de Léopold Sédar Senghor rassemblées
dans Liberté I (1964), par exemple, sont plus ou moins contemporains
à Pigments (1937) de Léon Gontran Damas, Cahier dun retour
au pays natal (1937) dAimé Césaire, Afrique debout (1960)
de Bernard B. Dadié, Compère général soleil
(1957) de Jacques Stephen Alexis ou même Poèmes (1964) de
Léopold S. Senghor.
Quant à Discours sur le colonialisme (1955) dAimé
Césaire, Peau noire masque blanc (1952) et Les Damnés de la
terre (1961) de Franz Fanon, Nation nègre et culture (1954) ou LUnité
culturelle de lAfrique noire (1959) de Cheikh Anta Diop et quelques
autres essais, ils auront contribué à lédification
de la conscience politique et idéologique des agents du champ intellectuel
noir du milieu du XXe siècle dans leur entreprise de « défense
et illustration » de lhumanité nègre bafouée.
Édités pour lessentiel à Paris, les écrits
de cette dernière catégorie qui nont pas toujours ménagé
la France dans ses rapports avec les territoires dorigine des essayistes,
ont pourtant été diffusés librement aussi bien en métropole
quen colonies, tandis que leurs auteurs nont été indexés
ni ici ni là-bas, du fait de leurs idées exprimées.
Cependant au Cameroun, pays considéré pour plusieurs
raisons comme le « Quartier Latin » de lAfrique francophone3
, lessai est non seulement le dernier genre à avoir été
pris en charge par les écrivains, mais aussi, lessai politique
en particulier est celui qui, de tout temps, a le plus «intéressé
» la censure, aussi bien au Cameroun quen France. Sans doute une
conséquence de ce qui précède, il est le genre qui semble
avoir tiré le plus parti de « louverture démocratique
» qui a cours au Cameroun depuis le milieu des années 80. Aussi
devient-il intéressant et, afin de demeurer dans les limites quimpose
un travail de cette nature, dinterroger, non seulement le contexte de
lémergence du genre, mais également les conditions de sa
diffusion et aussi le sort tout particulier que « lAfrique en miniature
» a toujours réservé à ses essayistes dont le talent
na jamais été pris à défaut depuis les lendemains
immédiats de lindépendance du pays.
***
La littérature camerounaise de graphie française remonte aux années
40 et 50 où le journal La Gazette du Cameroun et La Revue des études
camerounaises servent de support à la publication de quelques contes,
légendes et de poèmes par des indigènes. De cette époque,
deux auteurs sortent du lot : Isaac Moumié Etia et Louis Marie Pouka.
Si les intentions politiques et idéologiques du premier ne sont guère
décelables dans « Quelques renseignements sur les coutumes chez
les Douala » ou dans « Fables Douala », celles du second sont
plus que précises dans son uvre essentiellement poétique
où lauteur prône clairement lassimilation avec la France
qui occupe alors son pays4 : « O France, ô notre unique espoir
[
]/ Tu demeures pour nous, la providence du Noir / La Nation élue
quun monde fit reine5. »
Les premières prises de positions théoriques significatives
par des intellectuels camerounais datent ainsi seulement de la veille et surtout
des lendemains de lindépendance du pays, en 19606. Cependant
se profilent dores et déjà dans et autour de la littérature
coloniale de fiction les luttes hégémoniques qui structureront
la production de lessai au Cameroun postcolonial. Un aperçu diachronique
des conditions de la diffusion de lessai au Cameroun, contrairement à
celles des autres types décrits ou même celles de la communication
sociale7 dans son ensemble, révèle deux mouvements significatifs
qui correspondent à peu près aux règnes respectifs des
présidents Ahmadou Ahidjo qui a gouverné le Cameroun dune
main de fer de 1960 à 1982 et de Paul Biya au pouvoir depuis 1982.
En 1961, au lendemain de la réunification du Cameroun Oriental
et du West Cameroon, paraît simultanément à Douala et Yaoundé,
Histoire du Cameroun de la préhistoire au 1er janvier 1960. Louvrage
commandité par le Ministère de lEducation Nationale est
effectivement confectionné sous le contrôle dudit organisme, dans
le «cadre de ladaptation des programmes [scolaires] aux réalités
nationales. »8 Mais, moins dun mois après sa mise
sur le marché, le texte est saisi et interdit de diffusion sur toute
létendue du territoire camerounais sur ordre du chef dEtat
car les auteurs « se sont permis » de ne pas donner à lire
aux jeunes Camerounais que le président de la République, M. Ahidjo,
est le héros national. Pire, ils ont consacré une page entière
à lUnion des Populations du Cameroun, U.P.C., parti dopposition
interdit et à son leader Ruben Um Nyobè, contre une demi-page
seulement au « pionnier de lAfrique moderne9. »
Cette anecdote rapportée par Abel Eyinga dans son Introduction
à la politique camerounaise (Paris, lHarmattan 1984) est révélatrice
de la virulence des conflits hégémoniques entre le champ politique
ou idéologique dune part, et le champ intellectuel indépendant
dautre part, au lendemain de lindépendance du Cameroun. Lexplication
remonte aux conditions mêmes de lindépendance du pays de
Mongo Beti. En 1948, se fondant sur le mandat-programme de lONU, lUnion
des Populations du Cameroun qui entreprend de hâter lindépendance
et la réunification du pays devient un agent incontournable du champ
politique national. Quant aux partis suscités et/ou créés
dune part, et soutenus, dautre part, par la France, aucun ne réussit
à simposer sur le terrain. Cependant, le discours et les mots dordre
anticolonialistes trop proches des slogans communistes du parti de Um Nyobè
inquiètent vivement les puissances mandataires occidentales en cette
aube de la guerre froide. La France, au prix du massacre des milliers de nationalistes
camerounais, impose le parti du Premier ministre contesté, Ahmadou Ahidjo10.
Le Cameroun accède donc à la souveraineté
internationale dans les conditions troubles au profit des « opportunistes
» à la dévotion de la puissance coloniale. Aussi, afin dasseoir
et de consolider son pouvoir, le président Ahidjo instaurera-t-il un
régime carcéral grâce à un appareil législatif
et réglementaire de guerre. Lordonnance n° 62-OF- du 12 mars
1962 et la loi n° 66/IF/18 du 21 décembre 1966 portant répression
de la subversion et dautres «armes légales11»
serviront les fondements juridiques à larbitraire qui va alors
sériger en mode de gouvernement au Cameroun. Cest donc en
toute « légalité » que des centaines de Camerounais
soupçonnés de « subversion » et leurs proches sont
emprisonnés et autant décrits interdits de diffusion tandis
que leurs auteurs, à lexemple de René Philombe, sont emprisonnés
et torturés parfois à mort ou contraints à lexil
comme Abel Eyinga, Daniel Ewandé et tant dautres.
Le destin dun livre comme Main basse sur le Cameroun. Autopsie
dune décolonisation (Paris, Maspéro, 1972) est ainsi déjà
scellé avant même sa sortie de presse. En effet, lessai de
Mongo Beti rend compte de la parodie de procès qui conduit au poteau
dexécution Ernest Ouandié et les derniers nationalistes
camerounais qui ont cru en la sincérité de loffre de dialogue
faite par le « maître de Yaoundé. » Lenquête
méthodique et minutieuse démonte limplacable traquenard
mis en place par les agents du redoutable chef de la police politique camerounaise,
Jean Fochivé devant qui, même les plus rusés et les plus
sanguinaires des officiers de la « SS » nazi feraient pâle
figure.
Ce faisant, « lenfant terrible des lettres africaines
» ne ménage pas la presse française dont le silence ou la
couverture par trop partiale de la mascarade de procès donne son onction
aux meurtres rituels. Lessayiste tance lattitude de la section française
de la respectable Amnesty International qui observe une réserve plus
quintéressée face aux violations répétées
des droits de lhomme qui jalonnent lhistoire de la jeune «
République bananière » en cours de constitution au Cameroun,
aussi bien que lopinion publique française pourtant si prompte
à sémouvoir pour beaucoup moins tant quil sagit
de lEurope de lEst ou Centrale, de lAmérique Latine,
de lAsie ou même de la Guinée Conakry. En fait, Beti sexplique
mal le silence de lintelligentsia française dite de « gauche
» quand, sous le prétexte de « lassistance technique
», la police officielle et les services secrets français dune
part, larmée nationale de la patrie des droits de lhomme,
dautre part, organisent quasi officiellement linsécurité
et planifie lélimination physique des opposants politiques dans
un État « indépendant et souverain. .»
La mise à nu de cette collusion contre-nature entre les
« réseaux français » et une « ex » colonie
française va déclencher les foudres des membres de la «
connexion » en France. Deux actions complémentaires sont ainsi
mises sur pied pour réduire au silence cet essayiste « qui dérange
» : la nationalité française de lauteur qui ne souffre
pourtant, depuis belle lurette, de lombre daucun doute, est remise
en question par ladministration12. Cette action a lincontestable
avantage de déstabiliser lessayiste qui voit ainsi pendre sur sa
tête lépée de Damoclès en cas de perte attestée
de sa nationalité et surtout, la lenteur légendaire de la justice
aidant, la procédure devra occuper lintéressé pendant
quelques mois voire quelques années. Ce qui léloignera au
moins momentanément du pupitre de lécriture. La deuxième
action a des effets immédiats. En effet, moins de deux semaines après
sa parution Main basse sur le Cameroun, Autopsie dune décolonisation
est interdit de diffusion sous le prétexte fallacieux de livre «
provenance étrangère » susceptible de troubler « lordre
public en France », par le ministre de lintérieur, Raymond
Marcelin. En réalité, ledit livre nest nullement susceptible
de « troubler » un quelconque ordre public en France, pas plus que
son auteur nest étranger13. Le Canard enchaîné
en donnera la raison profonde :
Autrefois, on interdisait des livres « de provenance étrangère » sous le prétexte quils « troublaient lordre public en France ». Maintenant, cest plus simple. On interdit des livres sur lAfrique pour faire plaisir aux gouvernements locaux. Comme celui dAhidjo qui fit exécuter cinq dirigeants de lopposition en décembre 1970, quelques jours après que Franco eût gracié les Basques condamnés à mort à Burgos. Messmer va certainement suivre cela de près, lui qui était haut-commissaire au Cameroun du temps de la colonie14.
Mongo Beti nest pas la seule victime de « logre
de Yaoundé » dans les rangs des essayistes camerounais. Le cas
de Thomas Méloné, fondateur du tout premier département
de littérature africaine sur le continent noir et dont lun des
axes de recherche est, comme par hasard, luvre de Mongo Beti, pour
moins spectaculaire quil soit, nen demeure pas moins conforme à
lautodafé de lintelligence qui caractérise le régime
du premier président camerounais. Dès laube des années
60, en effet, Thomas Meloné publie De la Négritude dans la littérature
africaine (Présence Africaine, 1962) qui devient très rapidement
le livre de chevet de nombre de chercheurs africanistes sur le continent et
à létranger.
Lauteur de Chinua Achebe et la tragédie de lhistoire
(1973) débarque au Cameroun en 1961 après son expulsion de la
France pour « militantisme politique. » Après quelques tribulations,
il est recruté comme enseignant à luniversité de
Yaoundé où il anime avec une rare passion la recherche en littérature
africaine quil initie. Il réussit entre autres le véritable
tour de force dinviter et de recevoir sur le campus de luniversité
de Yaoundé, lun de père fondateur de la Négritude,
le poète- président sénégalais, Léopold Sédar
Senghor, alors que ce dernier est en visite officielle au Cameroun. Par stratégie
ou par naïveté, lessayiste louangera pourtant à plusieurs
occasions le régime du président Ahidjo comme dans lavant-propos
de Mongo Beti, lhomme et le destin, pour sa « politique généreuse
daide à la recherche15 . .» Ceci nempêchera
cependant pas que le pionnier qui sous dautres cieux mériterait
la consécration suprême, soit chassé de luniversité
du Cameroun, sans autre forme de procès, quand il a commis la «
subversion16 » de demander pour les enseignants-chercheurs des
conditions de travail acceptables.
Ainsi contraint à lexil, il se réfugie en
France où, en dépit de sa carte de visite bien fournie ou plutôt
à cause de ses relations « peu cordiales » avec le régime
de son pays, il ne réussira jamais à obtenir un poste à
luniversité française qui la pourtant formé.
(Après ses études au pays de Voltaire, Meloné a dailleurs
enseigné à Grenoble, à Chartres et à Vincennes,
avant son expulsion). Son chemin de croix ne sarrête même
pas avec le changement de régime en 1982 et son retour au Cameroun. Il
ne sera jamais réinstallé dans ses fonctions denseignant
à luniversité et, pour survivre, devra se convertir en artisan-pêcheur
sur une île abandonnée au large de Douala. Un temps militant du
RDPC, nouveau parti unique du deuxième président de la république,
Paul Biya, il en démissionne pour une UPC qui na du parti de Ruben
Um Nyobè que le sigle. Se tuant à petit feu dans la mare de ses
difficultés financières, cet enseignant de réputation mondiale
qui fut « lun des tout premiers africains à avoir convaincu
ses pairs que la littérature africaine pouvait sinscrire comme
discipline universitaire et devenir objet de létude scientifique17
», séteindra dans lindifférence quasi générale.
La « patrie reconnaissante » de Mgr Ndongmo et de
Félix Rolland Moumié (autres victimes de lintolérance)
na pourtant pas toujours été aussi ingrate à lendroit
de tous ses essayistes, pas plus que tous les essais nont intéressé
la censure de la même manière. Au lendemain de lindépendance,
Louis Marie Pouka qui, dans sa poésie louait le rôle de la puissance
coloniale, change de genre et de destinataire. Dans A son excellence Amadou
Ahidjo (1961) et Réflexion à loccasion dun anniversaire
: le 1er janvier 1962 (1962), il célèbre les qualités
« exceptionnelles » du nouveau prince. Contrairement à lépoque
coloniale où la France semble avoir rétribué plutôt
en monnaie de singe « lengagement » du Lauréat du prix
des « Poètes de la Mer et de lOutre-Mer » 1954, les
autorités du Cameroun indépendant semblent payer sur pièce.
Dès 1961, année de publication de son premier essai, il est promu
Directeur de Cabinet du ministre adjoint de la justice. Un an plus tard, avec
le second livre, il est nommé Vice-président de la Cour dAppel
de la capitale, Yaoundé, poste quil occupe jusquà
son départ à laretraite près dune décennie
plus tard.
Un certain nombre dautres essais qui chantent, chacun dans
son style propre, les « hauts faits » du prince régnant,
ont plus ou moins été consacrés tandis que leurs auteurs
sen trouvent récompensés par le régime de la première
République au Cameroun. Il en est ainsi de La Révolution pacifique
(Yaoundé, Lamaro, 1976) de Samuel Martin Eno-Belinga ou de Vers le Mont
Cameroun : entretiens avec Jean Pierre Fogui, (ABC, 1982) de Joseph Charles
Doumba ou encore de Les Chemins de lunité. Comment se forge une
nation : lexemple du Cameroun, (ABC, 1976) de Jos- Blaise Alima.
Le dernier ouvrage cité, par exemple, vante les «
bienfaits » de la pensée unique imposée dans le sang par
le président Ahidjo et qui, non seulement, selon lauteur, a contribué
à inculquer le sentiment national chez ses compatriotes, mais aura aussi
permis de faire du Cameroun une nation paisible et prospère en Afrique
et dans le monde, sous la direction « éclairée » du
chef du parti unique. Auparavant, il aura édicté une série
de stratégies qui, visant à étouffer toute tentative de
pensée dissidente, nhésitent pas à recourir même
aux méthodes jadis utilisées par les nazis. Afin de pérenniser
le pouvoir de loligarchie régnante et den légitimer
les tenants, le stratège prescrit ainsi de
faire prédominer le climat de force. Dans une situation comme la nôtre, précise -t-il, cela consiste à organiser des milices composées de jeunes gens de deux sexes. Ne pas hésiter dans de tels cas à copier des méthodes fasciste18.
Les effets de cette « implication » des essayistes
sur les carrières administratives ou politiques des uns et des autres
ne se font pas attendre. De « simple » journaliste au quotidien
gouvernemental, Jos Blaise Alima est rapidement promu Attaché
Culturel à lambassade du Cameroun à Alger, puis à
Paris avant dêtre « bombardé » Conseiller Technique
auprès de la troisième institution du pays, le Conseil Economique
et Social. Quant à Joseph Charles Doumba, il accumule et cumule des positions
de pouvoir stratégiques et prestigieuses aussi bien au sommet de ladministration
quà celui du parti unique. Il est dabord Secrétaire
Général du vice- Premier ministre chargé de lintérieur
et, cumulativement, Substitut près de la section de Yaoundé de
la Cour Fédérale de justice et Secrétaire Général
de lAssemblée Nationale. Directeur des études de lEcole
des Cadres du Parti, UNC, parti unique, il devient successivement ministre de
lInformation et de la Culture (1974), ministre de la Justice, Garde des
sceaux (1975) et puis ministre Chargé de Mission à la Présidence
de la République (1979).
Au lendemain de la démission du président Ahidjo en 1982, lantagonisme
entre les essayistes qui dénoncent les murs politiques ambiantes
et ceux qui défendent les positions politiques quils occupent ou
celles auxquelles ils aspirent dans la hiérarchie politique ne sestompe
pas. Au contraire, elle sintensifie et le nouveau climat politique qui
se veut la négation des us et coutumes du « défunt »
régime, contribue à donner plus de visibilité aux uns et
aux autres. Les profils des essayistes se diversifient grandement tandis que
sobservent dans le champ intellectuel des changements extraordinaires
dattitude et de position à lendroit dun régime
qui tarde pourtant à se démarquer objectivement de celui de son
prédécesseur constamment décrié19.
On se demande, sexclamera lauteur de Cameroun. Le défi libéral, toujours par quelle acrobatie intellectuelle et affective les inconditionnels de la lune réussissent à devenir inconditionnels du soleil, quand on sait que la différence est celle du jour et de la nuit20.
Le mouvement sorganise autour de la « pensée
politique » du nouveau prince qui condamne la pensée unique, lintolérance
et les exclusions de tous genres :
Luvre de construction nationale est, insiste Paul Biya, une uvre de tous, pour tous [ ]. Oui, je laffirme ici avec force : il ny a pas et il ne saurait y avoir sur le vaste chantier de lédification du Cameroun des Camerounais à part, mais des Camerounais à par entière [ ] qui doivent participer pleinement, sans prévention et sans condition, mais au contraire, dans lardeur patriotique et le loyalisme à lédification de leur pays21.
Le nombre dessais politiques connaît une croissance
jamais égalée au Cameroun. Entre 1983 et 1996, par exemple, le
genre représente quelque 30 % de la production totale de livres non fonctionnels
publiés par les Camerounais alors quil est dà peine
16, 5 % entre 1960 et 1982. Et comme on le sait depuis Machiavel, « le
novateur a pour ennemis ceux que l'ordre ancien favorisait22. »
Ainsi, alors que les changements annoncés par le nouveau président
enthousiasment les agents du champ politique jadis exclus ou maintenus à
la périphérie du pouvoir, ils sèment confusion et panique
dans le camp de ceux qui jadis en profitaient. Vont alors se faire jour dans
la dernière frange du champ politique des résistances plus ou
moins ouvertes et des oppositions plus ou moins violentes au projet présidentiel.
Des militaires de la garde présidentielle décident le 06 avril
1984 de « rétablir l'ordre », alors que l'ancien président
se trouve, ironie du sort, exilé en France, comme nombre de ses adversaires
politiques dhier. Mais la tentative de putsch est écrasée
dans le sang et les principaux acteurs du coup passés par les armes.
L'un des tout premiers essais à prendre ouvertement la
défense du nouveau régime en tire son sujet. La Flamme et la
fumée (Yaoundé, Sopecam, 1985) de Henri Bandolo relate ces
« heures chaudes. » Ce faisant, il tourne en dérision ceux
qui ont pris les armes contre le « Renouveau ». Lessayiste
en profite pour vouer aux gémonies ses compatriotes qui hésitent
à accorder un chèque en blanc au nouveau prince pour sa gestion
de la cité camerounaise. De fait, le journaliste du quotidien gouvernemental
se pose en « résistant » par rapport à la cause du
Renouveau qui se veut pourtant dialogue et débat d'idées.
Cependant, les plus grandes et sans conteste les plus virulentes
des résistances à la politique d'ouverture du chef de l'Etat proviennent
des intellectuels qui gravitent autour du prince. Dans sa contribution à
la réflexion « sur le rôle de la presse en tant que pilier
d'une expérience démocratique africaine dont l'originalité
est de se dérouler dans le cadre du monopartisme23 »,
Valentin Nga Ndongo conditionne laccès à la parole à
linféodation de celle-ci au prince. Le postulat totalitaire «
qui n'est pas avec moi est contre moi » semble devoir être, pour
l'auteur de Information et démocratie en Afrique : l'expérience
camerounaise (Yaoundé, Sopecam, 1987), le credo d'un parti qui, de la
bouche même de son président fondateur, ne revendique pourtant
aucun monopole : « Ni celui de la parole, ni celui de la raison, ni celui
du cur, ni celui du patriotisme24 .»
Est-il pertinent, s'étrangle le futur Directeur des organes d'information et de la propagande du RDPC, de fonder un journal, décrire un article ou de réaliser une émission, cest-à-dire de prendre la parole pour sattaquer, inutilement, à ses semblables, au pouvoir ou pour exposer ses états dâme tribalistes ? Dans nos sociétés traditionnelles lenfant [ ] nétait-il pas privé de parole ? [ ] Car seul ce nécessaire apprentissage peut assurer à [ ] lindividu la maîtrise de la parole, lui fixer les normes de liberté, le prémunir contre les excès toujours tentants dune parole incontrôlée et irresponsable, empêtrée dans les miasmes pestilentiels dune logorrhée charriant linjure, lintolérance, le libertinage et le sectarisme25.
Lidée sociale chez Paul Biya (Yaoundé,
Université de Yaoundé, 1985) de Hubert Mono Ndjana, ci-devant
professeur de philosophie à luniversité de Yaoundé,
se veut, quant à lui, une lecture objective de laction politique
du régime en gestation en même temps quil entend ouvrir une
fenêtre sur la vision politique du nouveau président. Mais plus
que Nga Ndongo, Mono Ndjana prophétise un nouveau fascisme pour son pays
et justifie par anticipation les nouveaux pogroms symboliques et/ou réels.
Dans le contexte camerounais, on pourrait parler de la dictature du Renouveau. La libéralisation proclamée par le chef de lEtat ne saurait par conséquent sinstaurer immédiatement, spontanément, sous peine de se renier. Elle implique au contraire, et ce nest quapparemment paradoxal, une certaine dictature du Renouveau sexerçant sur les éléments anti-Renouveau et mettant naturellement à profit les structures répressives léguées par lancien ordre. Ces structures ne doivent pas être démantelées dans limmédiat, mais changer seulement de cible et se diriger contre les ennemis objectifs du progrès. Ennemis avoués ou ennemis sournois quil importe désormais de savoir dépister26 .
Idéologue autoproclamé et encenseur sans mandat
connu du Renouveau, le philosophe qui confond allègrement « persuasion
» et « contrainte physique » disqualifie dès lors,
à linstar de Bandolo ou de Nga Ndongo, toute vision contraire à
la sienne et sacralise de fait sa perception de la pensée politique du
nouveau président camerounais. Aussi un compte rendu de son ouvrage sapparente-t-il
aux yeux de lintellectuel qui nhésite pas à se reconnaître
dans la peau des intégristes islamistes iraniens, à un impardonnable
crime de lèse-majesté. Dans son droit réponse au vitriol,
il dénonce tous les mal-pensants qui en veulent à « son
» Renouveau avant de leur promettre les foudres de lEtat dont il
sautoproclame le dernier rempart contre la disparition pure et simple.
Les crypto révolutionnaires impatients et trépidants qui auraient sans doute souhaité que lon inaugurât déjà le multi-partisme dès le 7 novembre [1984], veulent en réalité pousser le chef de lEtat à des mutations hasardeuses et précipitées [ ] comme si le multipartisme dessence non africaine représentait une priorité dans la conjoncture actuelle [ ]. On ma fait lhonneur de me considérer comme lAyatollah du Renouveau. Jaccepte. Je voudrais terminer en rappelant à notre ami quon ne badine ni avec la science ni avec lEtat27.
La mystification et la mythification du pouvoir et du prince que
postule avec violence le philosophe extrémiste sont en fait luvre
dune partie seulement de lintelligentsia nationale. En réalité,
une frange numériquement plus importante du champ intellectuel camerounais
porte un regard plutôt lucide sur la nouvelle donne politique et sociale
dans le pays. Ainsi, Cameroun Lintention démocratique (Yaoundé,
Sopecam, 1985) de Charly Gabriel Mbock, au contraire de LIdée sociale
chez Paul Biya de Mono Ndjana, se veut modestement une contribution au débat
didées et non au combat, car, pense lauteur, « la meilleure
manière de rejeter une idée est de lui opposer les faits et les
arguments28. » Le texte de Mbock interroge pourtant avec une
lucide pertinence des défis majeurs du régime naissant : les rapports
du peuple avec le pouvoir, la scolarisation et linstruction, le destin
du monde paysan, la presse et la place de la culture dans tout projet démocratique.
Parmi les essais qui posent un regard serein sur la situation
du Cameroun du Renouveau et partant, sur lAfrique post coloniale, on ne
peut ne pas évoquer les écrits de Jean Marc Ela, prêtre,
homme de terrain ayant passé près dune quinzaine dannées
auprès des paysans démunis de lune des régions les
plus enclavées du Nord Cameroun, et professeur, comme Mono Ndjana, à
luniversité de Yaoundé. Depuis le début des années
80, le sociologue publie à un rythme soutenu ses réflexions sur
lAfrique chrétienne et profane. Ma foi dAfricain (LHarmattan,
1985), par exemple, relève à la fois de lethnologie, de
lanthropologie culturelle et de la sociologie politique. Exploitant à
merveille cette interdisciplinarité, lauteur de LAfrique
des villages (1982) montre comment, de la traite négrière au néocolonialisme
en passant par la colonisation et les indépendances dévoyées,
lAfrique na jamais connu de répit, tant elle a été
successivement ou simultanément exploitée par et au profit des
autres, avec à chaque étape de la tragédie, la complicité
de ses fils. Lagriculture du continent noir, aujourdhui comme hier,
ploie sous la dictature des produits de rente dont la rentabilité effective
pour le paysan affamé nest démontrée que dans les
discours des hommes politiques et de leurs complices des administrations publiques
et des multinationales. Le théologien dénonce en outre le silence
complice de lEglise qui ferme les yeux devant tant dinjustices à
lendroit des sans- pouvoir et préconise, pour lAfrique, une
forme de « théologie de la libération ».
Avec Quant lÉtat pénètre en brousse,
les ripostes paysannes à la crise, la pensée sociale et politique
de Jean Marc Ela se veut plus pratique. A travers létude du cas
de la paysannerie, Ela entend «démasquer les idéologies
de développement qui sordonnent autour des mythes de lunité
nationale et de la stabilité29 », maîtres mots
de la phraséologie des thuriféraires du pouvoir autocratique et
de la pensée unique stérilisante. Lauteur de La Plume et
la pioche (1971) sécarte très nettement des sentiers battus
par René Dumont et tant dautres africanistes de renom en la matière
qui préconisent la « dictature » des grands complexes industriels
contrôlés par lEtat ou par des « élites »
paysannes comme cest actuellement le cas au Cameroun ou en Côte
dIvoire.
Sinspirant des observations faites dans les complexes agro-industriels
du Cameroun (Cameroon Development Corporation, Hévécam, Socapalm,
etc.) lauteur conclut que le salariat agricole consacre la fin de la paysannerie
en même temps quil institutionnalise son exploitation et sa marginalisation.
Lauteur de La Ville en Afrique noire (1983) en arrive à ce constat
accablant : après la violence coloniale, le dynamisme du petit peuple
a été bridé par la faune insatiable dhommes politiques
qui, comme dirait un autre essayiste camerounais, « sadonnent frénétiquement
à la danse du ventre et du scalp, autour des dépouilles opimes
de la République et de ses citoyens30. » Pour le sociologue,
le petit peuple na dautre choix que de prendre la parole (et donc
le pouvoir) afin de résister à toutes les formes de fatalité.
En clair, le prêtre demande à l'Eglise africaine d'actualiser le
projet subversif du Christ en refusant de masquer les conflits concrets de la
société. La pensée de lauteur de Cheikh Anta Diop
ou lhonneur de penser (1989) sarticule ainsi autour de deux notions
fondamentales et mutuellement exclusives : oppression et liberté.
Cameroun. Lintention démocratique, tout comme
LIdée sociale chez Paul Biya ou Information et démocratie
en Afrique, est publiée grâce à des subventions de lEtat.
Pourtant, à linstar des textes de Jean Marc Ela ou de Cameroun
.La fin du maquis ? (1984) de Bassek Ba Kobiho, Misère et grandeur
de la démocratie Cameroun (1986) de Marie Louise Etéki- Otabela,
Cameroun. Qui gouverne ? (1983) de Pierre Flambeau Ngayap, Lettre ouverte
aux Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobè (1986),
La France contre lAfrique : Retour au Cameroun de Mongo Beti et de bien
dautres écrits « forts », il sera reçu avec
une étonnante froideur par les médias dEtat. Lévocation
de Introduction à la politique camerounaise (LHarmattan, 1984)
dAbel Eyinga à Radio-Cameroun vaudra ainsi aux journalistes Keye
Dogo et Gerba Malam une suspension dantenne. La vérité est
que, sous le Renouveau, comme sous le régime du président Ahidjo,
les hagiographies du régime ont toujours été, dune
manière ou dune autre, récompensés, tandis que les
penseurs indépendants sont (sans doute plus habilement aujourdhui)
mis au ban, sinon frappés danathème.
En effet, le journaliste du quotidien gouvernemental, Henri Bandolo,
qui ne publia de sa vie que La Flamme et la fumée fut élu
« intellectuel de lannée 1985 » par la radio dEtat
pour son essai par un jury dont la composition demeure jusquà ce
jour secrète. La distinction na dailleurs jamais récompensé
que cet unique lauréat. Quelques mois après, il sera promu ministre
de lInformation et de la Culture. Quant à Valentin Nga Ndongo,
il est nommé, après la publication de son essai, Directeur des
organes de presse, information et de propagande du nouveau parti unique, RDPC.
Joseph Charles Doumba, pour sa part, devient la deuxième personnalité
du parti (et donc du régime) après sa nomination au poste de Secrétaire
Général du parti présidentiel.
Le cas de Jacques Fame Ndongo, auteur de Le Prince et le scribe.
Lecture politique et esthétique du roman négro africain postcolonial,
(Paris, Berger Levrault, 1988) mérite quon sy attarde un
peu. En effet, alors que du fait de la terreur instaurée parmi les intellectuels
par le régime en place, lheure est à la langue de bois ou
au « griotisme » politique au sein dune frange importante
des spécialistes locaux des littératures africaines, le critique
a le courage de dénoncer avec véhémence la plupart des
écrivains de la littérature postcoloniale camerounaise lors du
tout premier colloque consacré à la littérature camerounaise
en 1987, sous le règne du président Ahidjo. A ses yeux, en se
complaisant dans lhistoriographie officielle, ceux-ci dévalorisent
toute luvre édifiée courageusement par les pionniers
tels que Mongo Beti, Ferdinand Oyono, René Philombe etc. qui ont conquis
pour les lettres camerounaises une place de choix sur léchiquier
africain et même dans lespace francophone en général.
En examinant de près les romans camerounais post- coloniaux, précise-t-il avec pertinence, force est de reconnaître quils se situent, pour la plupart du moins, aux antipodes des réalités cruciales des sociétés actuelles. Nombreux sont ceux qui se placent délibérément en dehors de la société actuelle. Et rares sont ceux qui, en choisissant de se situer chronologiquement dans la période à laquelle paraît le livre, traitent des questions spécifiquement actuelles et fondamentales. Cest pourquoi il nest pas exagéré daffirmer que ces uvres sont soporifiques, cest-à-dire quelles sont destinées à endormir plus quà réveiller31.
Pourtant, dès le changement de régime qui intervient
en 1982, lessayiste pourfendeur de la littérature «en service
national» semble subitement changer son fusil dépaule pour
reconnaître aux mêmes écrivains vilipendés la veille,
des qualités incontestables. Le premier acte de cette conversion spectaculaire
est lédition de Paul Biya ou lincarnation de la rigueur,
(Yaoundé, Sopecam, 1982), un ensemble de textes dithyrambiques à
lendroit du nouveau prince qui pourtant a juré fidélité
à son prédécesseur. La situation se précise avec
Le Prince et le scribe où Fame Ndongo, reniant radicalement ses premières
amours, reproche à la classe contestataire des écrivains africains
de nuire au consensus national en ce sens quelle accentue le clivage entre
«le prince et le scribe ». Afin de répondre à ces
mal-pensants, lessayiste « engagé » invite la nouvelle
élite intellectuelle organique des pouvoirs africains à élaborer
des contre-discours afin de brouiller les discours dissidents des Mongo Beti,
Wole Soyinka, Ngu Ngui Wa Thiongo, Tchicaya U Tam Si, Williams Sassine,
etc.
Parallèlement, le sort de lancien journaliste change
radicalement. Alors quil «nétait que » Chargé
de cours (le plus bas grade dans le corps des enseignants de lenseignement
supérieur au Cameroun) à luniversité de Yaoundé
au moment du colloque évoqué à linstant, il est promu
Directeur de lécole de journalisme de Yaoundé lannée
de lédition de Paul Biya ou lincarnation de la rigueur, en
1982. Deux ans plus tard, il cumule ces fonctions avec celle de Chargé
de mission à la présidence de la République, cest-à-dire
lannée même où il publie Le Prince et le scribe. Depuis
lors, il est successivement passé recteur de luniversité
de Yaoundé I, puis ministre de la Communication et membre du Comité
Central du parti présidentiel, cumulativement avec ses fonctions à
la présidence de la République. A linstar de La Flamme et
la fumée dHenri Bandolo, Le Prince et le scribe du Chargé
de mission à la présidence de la République est couronné
« épi dor » de lannée 1989 lors dune
cérémonie organisée et présidée, comme par
hasard, par Henri Bandolo, ministre de lInformation et de la Culture et
surtout, unique lauréat jamais couronné « intellectuel de
lannée » au Cameroun par la radio dEtat, depuis 1985.
La promotion de certains essayistes et de leurs auteurs et lindifférence
du pouvoir à lendroit des autres indiquent clairement le régime
du deuxième président camerounais a choisi son camp, tant il est
vrai, comme le dit si bien Michel Foucault, que légitimer un ordre du
discours, cest en faire la promotion, mais en même temps invalider
lordre du discours concurrent. En effet,
Dans toute société, relève Michel Foucault, la production du discours est à la fois contrôlée, sélectionnée, et redistribuée par un certain nombre de procédures qui ont pour rôle den conjurer les pouvoirs et les dangers, den maîtriser lévénement aléatoire, den esquiver la lourde, la redoutable matérialité32.
Certes, depuis « louverture démocratique »
de 1982, nul ne devrait plus légalement être inquiété
au Cameroun du fait de ses opinions. Des textes de lois parfois avant-gardistes
votés par lAssemblée Nationale depuis 1990 ont dûment
été promulgués par le chef de lEtat. Mais le double
langage du régime qui est, selon les déclarations même du
ministre de lInformation et de la Culture, « engagé de façon
irréversible sur le chemin de la vraie démocratie33
» épouse des formes les plus variées pour « contrer
» les discours dissonants et leurs auteurs et obtenir des résultats
parfois meilleurs que ceux de « lancien régime ».
De nombreux « incidents » qui impliquent des essayistes
« opposants34 » présentent un caractère
exemplaire, tant ils symbolisent lautodafé de la pensée
libre même avec « lavènement de la démocratie
». Récemment revenu dexil volontaire, Ambroise Kom, professeur
des littératures du monde noir à lUniversité de Yaoundé
constate que son envoi de son abonnement à Peuples Noirs Peuples Africains35,
est intercepté à la poste camerounaise par la police politique,
comme sous «lancien régime ». Le nouveau secrétaire
dEtat à la Sécurité intérieure qui vient de
remplacer Jean Fochivé (que lon présente volontiers comme
« un bourreau dangereux et anachronique ») convoque le chercheur
et tente, en vain, de le persuader de «signer une déclaration pour
renoncer à [son] abonnement » à la revue «interdite
».
Lauteur de Education et démocratie en Afrique le
temps des illusions et de La Malédiction francophone qui croit naïvement
au discours politique dominant tente dexpliquer au cerbère la rare
qualité professionnelle de la publication et son caractère unique
pour la recherche et lenseignement en littérature et civilisation
de monde noir. Mais rien ny fait. Au contraire, devant lentêtement
de laccusé- coupable de ne pas saisir la dernière chance
qui lui est ainsi offerte de se tirer de la passe dangereuse où il sest
empêtré, Denis Ekani menace de mort le chercheur qui persiste à
croire aux vertus du dialogue dans un Etat de droit. « Il sagit,
tonne le séide, dun ordre et non dune position de négociation.
Alors, il ny a pas de compromis possible. La revue est interdite et si
vous continuez à la recevoir, on vous mettra en cellule36.»
Lessayiste non-conformiste finira effectivement par découvrir la
« cellule » de la sinistre Brigade Mobile Mixte de Yaoundé,
cet antre aux lions si friand des Camerounais de talent (dont on ne sort jamais
indemne) pour avoir, lors dune conférence organisée sur
le campus de luniversité de Yaoundé en 1987, relevé
la discordance entre les intentions déclarées dans son essai Pour
le libéralisme communautaire et laction politique effective du
président de la République.
Bien plus, le 27 décembre 1990, au lendemain de la publication
de nouveaux textes sur les libertés, lessayiste Célestin
Monga publie dans un journal local, une lettre ouverte au Chef de lEtat
à qui il reproche comme dans toute société démocratique,
la distance qui persiste entre son discours et la réalité de ses
compatriotes. Le 1er janvier 1991 au matin, il est arrêté à
son domicile à Douala en même temps que le directeur de publication
du journal, alors que le numéro du Messager qui publie larticle
est saisi, sans que le directeur de publication en soit notifié, comme
lexige la loi. Les passeports des deux hommes sont confisqués et
le procès connaît un grand retentissement37. Les tribulations
et les vicissitudes du premier voyage de Mongo Beti dans son pays après
32 ans dexil38 montrent à suffisance combien la collusion
entre une partie du champ intellectuel et la faction dominante du champ politique
dominant tente avec plus ou moins de succès de disqualifier tout agent
« dissident » des deux champs respectifs, comme du temps du président
Ahidjo. Aussi des essayistes de renom ont, depuis lors, pris ou repris, comme
hier, le chemin de lexil : Célestin Monga et Ambroise Kom sont
réfugiés au Etats-Unis tandis que Jean Marc Ela vit au Canada39.
***
CONCLUSION
Plus que les autres types décrits, lessai a été
profondément tributaire des efforts des gouvernements successifs dinféoder
le champ intellectuel camerounais. Il en a résulté une bipolarisation
très prononcée de lessai politique dans sa quête permanente
du droit légitime dinstituer lorthodoxie régnante.
La reconnaissance implicite ou explicite dun pôle par les instances
de légitimation du champ politique dominant (radio, télévision,
quotidien gouvernemental, etc.) et lostracisme ou lindifférence
des mêmes instances à lendroit de lautre, sous la première
ou sous la deuxième République, valent légitimation de
lun au détriment de lautre.
Si lessai, comme le journalisme, a de tout temps été,
au Cameroun, le moyen par excellence pour les agents du champ intellectuel camerounais
pour prendre position par rapport à la vie de la cité, lessai
politique semble avoir été pour nombre de ces agents, un adjuvant
à lefficacité éprouvée pour prendre ou pour
perdre pied dans le champ politique qui, comme le dit la sociologie politique,
est par nature en compétition avec les champs culturel et intellectuel.
Les prix littéraires, comme les autres distinctions relevées,
auront fonctionné, aussi bien avec le premier que le deuxième
régime camerounais, comme le procès idéologique au sens
où lentend Pierre Ansart :
Le propre de lidéologie, est de construire un double raisonnement dinvalidation et de validation des systèmes du pouvoir. Le discours démontre le caractère illégitime et inférieur de toutes les autres possibilités historiques ou, à tout le moins, linadéquation de tout autre modèle par la situation présente. Ce faisant, il doit désigner et fournir les interprétations nécessaires à la condamnation des autres formes de pouvoirs40.
Certains essayistes sont ainsi présentés comme des
figures culturelles de référence tandis que les autres sont voués
aux gémonies.
Bien que les rapports entre les prises de position de certains essayistes camerounais
pour ou contre la classe dominante et leur consécration ne soient pas
attestés à tous les coups, de trop saisissantes coïncidences
révélées entre le moment de publication de nombre dessais
et les sanctions positives ou négatives qui touchent leurs auteurs respectifs
inclinent lanalyste à conclure que les uns entraînent les
autres ou les suscitent.
HAUT DE PAGE
Pierre
FANDIO
University of Buea
Note sur lauteur : Titulaire dun doctorat en littérature
comparée, Pierre FANDIO enseigne la littérature francophone comparée
à luniversité de Buea au Cameroun. Il a publié un
certain nombre darticles dans les revues scientifiques dAmérique
du Nord, dEurope et dAfrique, notamment, LittéRéalité
et Dalhousie French Studies, Bulletin Francophone de Finlande, Palabres, The
Voices et Epasa Moto. Membre du comité scientifique des revues Palabres
(Allemagne) et Epasa Moto (Cameroun), il a participé au Dictionnaire
des uvres littéraires négro africaines dexpression
française au sud du Sahara, Vol. II, 1996. Ses recherches actuelles portent
sur linstitution littéraire en Afrique.
Fandio,
Entrisme et légitimation
En savoir plus sur le Cameroun
Afrik net
http://www.iccnet.cm/cam_actu/culture.htm
Cameroun info
http://www.cameroun-info.com/
Bienvenue au Cameroun
http://www.camnet.cm/cameroun1/cameroon.htm