Annie Bissonnette
Université dOttawa
Il est plus facile de briser un atome quune idée reçue.
Albert Einstein
Le paradoxe rend lordinaire extraordinaire.
Olivier Abiteboul
Lessentiel chez lhomme a la forme dune question.
Martin Heidegger
Si les romans de Milan Kundera se sont imposés à lattention
de la critique comme du public, on ne peut toutefois pas en dire autant des
essais. Lessai, pratiqué sensiblement plus tard (1986, 1993),
nest pas tant, comme dans le roman, exploration de possibilités
existentielles mais, surtout, instrument de démystification, de subversion
du kitsch et des idées reçues. Ironiquement, pour progresser
à lheure des paradoxes terminaux, nous dit Kundera dans
LArt du roman, il faut aller « contre le progrès
du monde ». En ce sens, poser un regard pénétrant sur
les idées et mythologies dune époque implique souvent
daller contre elles et accepter dentrer dans ce territoire où
tout est un peu vrai, où tout est un peu faux, où la vérité
est, en un mot, paradoxale.
Ainsi, les deux essais, LArt du roman (1986) et Les Testaments
trahis (1994), 1 traduisent la lucidité dun regard
posé sur les idées et mythologies dun siècle aussi
magistral par sa « bêtise » que par son génie. Ce
faisant, ceux-ci laissent entrevoir limpérieuse nécessité
de proposer une autre démarche, de penser le scandale de cet «
esprit du temps » qui envahit non seulement la critique artistique mais
toutes les sphères de la vie et lequel se caractérise notamment
par la généralisation de la « bien-pensance » ainsi
que par lenvahissement du kitsch et des idées reçues.
La première caractéristique de cet esprit serait, selon Guy
Scarpetta, irriguée par ce que Nietzsche appelait la « moraline
» et qui fait aujourdhui du procès lactivité
intellectuelle la plus répandue, laquelle nest pas bien loin
de « la haine systématique de lart, masquée par
son culte officiel devenu rite social inoffensif». 2 La seconde
met en relief la prolifération du kitsch et des idées reçues
comme imposture et trahison, cest-à-dire en tant que processus
cognitif à sens unique négateur de toute différence,
hétérogénéité et ambivalence.
Plutôt que de jeter de hauts cris, cest avec un plaisir dhérétique
et à titre de bouffon intellectuel que Kundera nous convie à
cet appel au questionnement quest lessai en reprenant le stratagème
favori des humanistes de la Renaissance : le paradoxe. Outil et stratagème
polymorphe, lutilisation du paradoxe dans les essais, dans ses différentes
manifestations esthétiques, dont notamment ses aspects carnavalisants,
vise à nous ébranler poétiquement. En soulignant le paradoxe
par le paradoxe, lessai kunderien devient cet univers du contrepoint
où le dialogue sur lart sengage, où se renverse
et se renouvelle la vision des choses, où, somme toute, le monde est
appelé à se redéfinir.
Quelques mots-clés
Kitsch et idées reçues
Lunivers du kitsch et des idées reçues, pour qui est familier
avec luvre de Kundera, est, à nen pas douter, une
inépuisable source dinspiration comme une intarissable source
dironie pour ce dernier. Mais quest donc le kitsch? Le phénomène
kitsch est perçu comme un des piliers de la mythologie de notre époque,
même si le mot kitsch, comme le constate Kundera, est « quasi
inconnu en France, ou bien connu dans un sens très appauvri »
[AR, 164]. 3 On a toutefois souvent fait état de ce qui
lie le kitsch comme pseudo-art à la modernité:
Dune manière générale, écrit Dominique Rosse, le kitsch est un mode de relation esthétique au monde, à la réalité, fût-elle la nature, les objets préfabriqués, les produits culturels ou les relations entre êtres humains. Les quelques auteurs qui se sont intéressés à la question semblent en dégager un cycle daccumulation-consommation-accélération lié à lavènement de léconomie capitaliste. 4
Hermann Broch, dont la trilogie Les Somnambules est abordée
dans LArt du roman, est un des premiers à faire état
du phénomène dans un essai intitulé « Quelques
remarques à propos de lart tape-à-lil »
(1955).5 De manière générale, le kitsch est
interrogé dans la perspective élargie de ce qui peut motiver
le goût de leffet lié à la production et à
la consommation du kitsch. Chez Kundera, le concept nest pas seulement
repris du domaine esthétique et distingué du mauvais goût,
mais est longuement médité, jusquà devenir une
« catégorie » existentielle, à savoir lattitude,
le comportement kitsch: « le besoin du kitsch de lhomme-kitsch
(Kitschmensch) »:
Le mot kitsch désigne lattitude de celui qui veut plaire à tout prix et au plus grand nombre. Pour plaire, il faut confirmer ce que tout le monde veut entendre, être au service des idées reçues. Le kitsch, cest la traduction de la bêtise des idées reçues dans le langage de la beauté et de lémotion. Il nous arrache des larmes dattendrissement sur nous-mêmes, sur les banalités que nous pensons et sentons. [ ] Vu la nécessité impérative de plaire et de gagner ainsi lattention du plus grand nombre, lesthétique des mass media est inévitablement celle du kitsch; et au fur et à mesure que les mass media embrassent et infiltrent toute notre vie, le kitsch devient notre esthétique et notre morale quotidiennes. Jusquà une époque récente, le modernisme signifiait une révolte non conformiste contre les idées reçues et le kitsch. Aujourdhui, la modernité se confond avec limmense vitalité mass-médiatique, et être moderne signifie un effort effréné pour être à jour, être conforme, être encore plus conforme que les plus conformes. La modernité a revêtu la robe du kitsch [AR, 200-201].
Comme phénomène existentiel, « laccord catégorique
avec lêtre »6 qui sous-tend le kitsch, de par
sa stricte appartenance au domaine de lémotion et du sentiment,
sobstine à donner une image du monde non pas tel quil est
réellement mais plutôt comme on voudrait quil soit. En
fait, ce contre quoi sélève Kundera nest pas lémotion
en tant que telle, mais bien lémotion qui engendre dans sa représentation
la « confusion de la catégorie éthique et de la catégorie
esthétique »7 et détourne, par la séduction
trompeuse, toute lucidité du regard (du latin lucidus qui veut dire
« clair, lumineux ») au profit de la « non-pensée
des idées reçues » [AR, 200] dun univers donné
davance à la vérité monosémique. 8
Car le kitsch et sa non-pensée, en tant que répétition
névrotique de lidentique, saccrochent désespérément
à la stabilité du stéréotype, du cliché
et de la tautologie; en tant que cycle fermé, le kitsch nest
pas une question mais une réponse:
Il répond à la question sur le monde, sur le sens des choses, au désir et à langoisse, par la répétition sans fin et sans cesse accélérée. Le kitsch narrête pas, ninterpelle pas, ne fait pas de rupture, ni par lintensité, ni par lauthenticité dune question. Cest un décor, une ambiance, un effet, non pas de vérité, mais de réalité, une illusion sans ironie; en lui tout séchange, tout devient transparent et tautologique.9
Dès lors, cette illusion sans ironie que produit le kitsch crée
un climat propice au dogmatisme intellectuel que Kundera nomme « esprit
de procès », sorte de forme tangible du Mal dans le domaine de
lart, comme le faisait remarquer Broch.10
Impudeur et esprit de procès
Ce Mal devenu quasi hémorragique est, selon Kundera, lié à
limpudeur, notion esquissée dans LArt du roman par
antithèse avec celle de transparence et devenue métaphore-clé
des Testaments trahis :
Le désir de violer lintimité dautrui est une forme immémoriale de lagressivité qui, aujourdhui, est institutionnalisée (la bureaucratie avec ses fiches, la presse avec ses reporters), moralement justifiée (le droit à linformation devenu le premier des droits de lhomme) et poétisée (par le beau mot: transparence) [AR, 186].
Limpudeur de ceux que Kundera nomme ironiquement les « collabos de la modernité » [AR, 154] contribue à faire du viol institutionalisé des volontés dun individu, défunt ou vivant, un geste sans conséquences, quil sagisse du souhait bafoué de Kafka de voir ses livres imprimés en gros caractères ou celui de faire détruire une partie de son uvre. 11 Plus inquiétant encore est le destin des uvres et de leur essentiel questionnement, livrées aux discours tendancieux, récupérateurs et réductionnistes du kitsch dont nous sommes tous les acteurs plus ou moins consentants ainsi quà une postérité plus occupée à instruire des procès quà comprendre leur « insaisissable vérité » qui paraît « encombrante et inutile » [AR, 34]. Doù un débat élargi sur cet «esprit du temps » devenu «esprit de procès » et dont le propos se fait étrangement moralisateur, simpliste, transparent et tautologique dans ses jugements de valeur: «Lesprit de procès, écrit Kundera, est la réduction de tout à la morale; cest le nihilisme absolu à légard de tout ce qui est travail, art, uvre » [TT, 267]. Ainsi «les tribunaux travaillent toujours, mais ils sont fascinés uniquement par le passé; [ ] ils ne visent que les générations âgées ou mortes » [TT, 275]. Leur loi, cest le conformisme, la non-pensée des idées reçues dune esthétique et morale qui a pour nom kitsch:
Mais le conformisme de lopinion publique est une force qui sest érigée en tribunal, et le tribunal nest pas là pour perdre son temps avec des pensées, il est là pour instruire des procès. Et au fur et à mesure quentre les juges et les accusés labîme du temps se creuse, cest toujours une moindre expérience qui juge une expérience plus grande [TT, 272-73].
Sous la plume kunderienne, le tout prend la forme dun dangereux avertissement, où « lenjeu le plus grand est la survie ou la disparition de lindividu » [TT, 304]. La critique littéraire, par exemple, qui devrait être «méditation » et «analyse» sest transformée «imperceptiblement, innocemment, par la force des choses, par lévolution de la société, de la presse [ ] en une simple (souvent intelligente, toujours hâtive) information sur lactualité littéraire» [TT, 37]. La vision peut sembler alarmiste, voire apocalyptique, mais quon se le tienne pour dit : sans la méditation qui inscrit la connaissance des uvres dans la mémoire historique, contribuant ainsi à protéger le monde contre «loubli de lêtre », 12 luvre «est livrée aux jugements arbitraires et à loubli rapide» [TT, 37]. Cest pourquoi le recul historique, le regard en arrière avec toute sa clarté doit générer un questionnement plutôt que des condamnations morales, nous dit Kundera, dautant plus que «sachant quils sont vus, regardés, jugés, les artistes, les philosophes sont anxieusement soucieux dêtre honnêtes et courageux, dêtre du bon côté et dans le vrai» [TT, 272]:
Si on ne veut pas sortir de ce siècle aussi bête quon y est entré, il faut abandonner le moralisme facile du procès et penser ce scandale, le penser jusquau bout, même si cela doit nous mener à une remise en question de toutes les certitudes que nous avons sur lhomme en tant que tel [TT, 272].13
Scandale et paradoxe
Penser le scandale de lesprit du temps, cest en quelque sorte penser
le paradoxe, car le scandale au sens kunderien est un paradoxe: «Cest
par ce mot [scandale] que les Français désignent un événement
injustifiable, inacceptable, qui contredit la logique et qui est pourtant réel»
[TT, 272]. On peut dores et déjà souligner la parenté
sémantique qui unit les mots scandale et paradoxe du fait de leur
attribut «choquant» et «contraire à la morale, aux
usages» (Le Petit Robert). De fait, à lorigine, le paradoxe
(du grec paradoxos, «en travers de ou contraire à l'opinion»)
sattaquait aux croyances collectives, à lorthodoxie et cherchait
à exploiter « le caractère relatif et concurrent des systèmes
de valeurs »14. En fait, « dans sa forme humaniste pure,
il [le paradoxe] servait de correctif au réductionnisme totalitaire contenu
dans les opérations logiques de lesprit ».15 Si
réductionnisme totalitaire il y a, selon lessayiste, ce nest
pas que dans les opérations logiques (ou illogiques!) de lesprit
mais bien dans tout ce qui nous entoure aujourdhui. Et à ce titre,
le paradoxe, en tant bien sûr que mécanisme textuel polymorphe
et non pas seulement en tant que simple figure de rhétorique, possède
en lui le pouvoir de scandaliser et donc de provoquer le questionnement. Penser
paradoxalement le paradoxe par le truchement dune forme telle que lessai,
voilà qui offre une intéressante condition de possibilité
de la pensée.16 Sans oublier cependant, comme le souligne
Jean-Marcel Paquette, que « c'est parce que le discours essayiste est
encore poésie qu'il est aussi incertitude»:
D'où l'utilisation qui y est faite du paradoxe, qui est une vérité d'ordre poétique. Si l'essai ne s'exprime que par paradoxes, approchant la vérité sans la délivrer tout à fait, c'est que le caractère des liens qui unissent le JE générateur du discours à l'objet de sa réflexion est irréductiblement paradoxal.17
Dans ce contexte, le paradoxe savère une question et la question
au royaume du kitsch «est comme le couteau qui déchire la toile
peinte du décor pour quon puisse voir ce qui se cache derrière».
À ce titre, écrivait Kundera dans LInsoutenable légèreté
de lêtre, «il en découle que le véritable
adversaire du kitsch totalitaire, cest lhomme qui interroge».
18 Est-il besoin de rappeler que pour Kundera, lessai soffre
aussi comme un jeu, jeu sérieux mais jeu tout de même, sorte
de divertimento de lesprit qui na pas besoin dadopter
un ton sérieux pour parler de choses graves, bien au contraire.
Un univers carnavalisé
Cest pourquoi lon peut, à cet effet, proposer une lecture
des essais qui prenne en compte cette façon toute humaniste de faire
de lexercice de la pensée un formidable acte décriture.
Dans Les Testaments trahis, lessayiste note, dans son analyse
des Versets sataniques de Salman Rushdie, que lunivers de cette uvre
nest rien de moins quun « carnaval de la relativité
» [TT, 40]. Filant la métaphore du carnaval, je dirais que les
essais sont, quant à eux, un véritable carnaval didées-personnages,
ce qui, on le sait, implique de nombreuses conséquences textuelles.
La carnavalisation comme transposition du carnaval en littérature,
à savoir un ensemble de festivités rituelles qui avaient cours
au Moyen-ge et sous la Renaissance, constitue en effet pour Kundera essayiste
autant une toile de fond quune mine de procédés, proposant
ainsi une alternative pour le moins intéressante au kitsch. Dans les
désormais célèbres travaux de Mikhaïl Bakthine,
la carnavalisation comme « phénomène de textualisation
» doit être saisie non pas comme représentation mais comme
structuration.19 De manière générale, les
caractères fondamentaux du carnaval décrits par Bakhtine créent
une «vie à lenvers», un «monde à lenvers»
impliquant un «mode nouveau de relations humaines, opposé
aux rapports socio-hiérarchiques tout-puissants de la vie courante».20
Linfluence du carnaval, de la Renaissance et de son imaginaire populaire
dans luvre essayiste de Kundera se reconnaît à plusieurs
niveaux : que lon pense à la mention dauteurs comme Cervantes
(« En effet, pour moi, le fondateur des Temps modernes nest pas
seulement Descartes mais aussi Cervantes» [AR, 19]), Rabelais, Diderot,
Sterne, Musil, Broch, Rushdie, Fuentes, Chamoiseau, etc.; à la lecture
que lessayiste fait de lhistoire du roman européen dans
LArt du roman; aux références qui jalonnent Les
Testaments trahis et à certains titres de la première partie
comme «Linvention de lhumour», «Le Territoire
où le jugement moral est suspendu», «Profanation»,
«Coexistence de temps historiques différents dans un roman»,
«LHistoire du roman en tant que vengeance sur lhistoire
tout court», etc. Demblée le ton est donné, et dès
lors apparaissent dans leur efficacité les différentes possibilités
formelles inhérentes à la carnavalisation, dont les divers «
motifs antithétiques » [TT,166] et le dialogisme.
Motifs antithétiques
La logique paradoxale à luvre dans les essais vise à
créer un brouillage sémantique dans la perspective de mettre
à nu limposture des signes qui jalonnent notre univers. Dans
les textes à létude, ce procédé est indissociable
dun effet de surprise et de comique. Car Kundera na de cesse dinsister
sur limportance de leffet de «surprise», du choquant,
dans le processus cognitif. 21 Il sagit ici de saisir lobjet
désigné (cest-à-dire un mot, un concept ou une
idée) de manière à dévoiler en creux et à
suggérer parodiquement lenvers de ce même objet ou, autrement
dit, de «lexhiber a contrario»22 afin de faire
découvrir cette zone inconnue quil recèle, le plus souvent
son aspect comique. Selon la perception carnavalesque du monde, toute chose
a sa parodie, cest-à-dire son aspect comique; ce soulignement
nest pas négativité mais renouvellement de sorte que les
couples carnavalesques ont constitué un phénomène fréquent
de la littérature carnavalisée.
Cest pourquoi, dans lespace de lessai, lintégration
ironique dimages oxymoroniques constitue-t-elle un mode privilégié
dentrechoquement de deux réalités contradictoires, comme
le manifestent certaines expressions: «Testaments trahis», «Terreur
du cur», «dictature de sentiments», «lyrisation
de la terreur», «combattants du cur», «égocentrisme
uniformisé», «traître désintéressé»,
«humiliante victoire», «crétineries sophistiquées»,
etc.
De même en est-il des nombreuses formules paradoxales dans leur structure
de renversement. On les retrouve sous divers registres, toutes liées
à une nouveauté épistémologique: paradoxe du roman
(«Suspendre le jugement moral, ce nest pas limmoralité
du roman, cest sa morale» [TT, 17]; de la composition («Plus
la machine est calculée, plus les personnages sont vrais et naturels»
[TT, 31]); du ludisme («Tout jeu est fondé sur des règles,
et plus les règles sont sévères, plus le jeu est jeu»
[TT, 32]); du mal («cest parce quil est beau que lassassinat
de la jeune fille est tellement horrible» [TT, 113]); de la laideur
(«Ce qui est nouveau dans ce dessin de la grosse laideur, cest
quelle est attirante; morbidement attirante» [TT, 64]); des gens
sentimentaux («personne nest plus insensible que les gens sentimentaux.
Souvenez-vous: «Sécheresse du cur dissimulée derrière
un style débordant de sentiments»» [TT, 120]); du beau
style et de lartiste («tout auteur dune certaine valeur
transgresse le «beau style» et cest dans cette transgression
que se trouve loriginalité (et partant, la raison dêtre)
de son art» [TT, 134]); de lenseignement de la philosophie de
Nietzsche («Les historiens ou les professeurs en exposant la philosophie
nietzschéenne non seulement la réduisent [...] mais la défigurent
en la retournant en lopposé de ce quelle est, à
savoir en un système» [TT, 208]); du communisme («lépoque
où le poète régnait avec le bourreau» [TT, 186]);
de lami désintéressé [Brod] («En faisant
tout pour les libérer de leur isolement social, il confirma leur
solitude esthétique» [TT, 296]), etc.
Ainsi les divers «motifs antithétiques» sont soumis à
ce principe de contrariété comique qui, chez Kundera essayiste,
saccommode de toutes sortes de thèmes négligés
par la critique. Par ces «branchements» inédits, ce double
dispositif génère une esthétique qui a pour but de provoquer
chez le destinataire une forme de «synthèse disjonctive»
(Gilles Deleuze).23 On peut en effet les considérer comme
des trouble-fête qui viennent souligner lessence paradoxale des
objets et ont pour objectif d« ébranler le bloc mental
poétiquement ».24 afin deffectuer une autre
forme de procès :
[...] procès dun «bord» (sage, conforme, plagiaire) par un autre (mobile, vide); processus [ ] qui aboutit à une réactivation de la langue par la production dun espace textuel neutre intermédiaire - en un sens à redéfinir - qui subvertit toutes les oppositions canoniques. Que cette opération soit nécessaire ne doit donc pas étonner: du «côté» sage, il y a la culture, les stéréotypes ou la Bêtise - en un mot la Rengaine; de lautre, il ny a pas encore de parole.25
Dialogisme
Cette nouvelle forme de «procès» (qui rejoint davantage
le latin procedere «aller en avant, savancer») implique
une parole, un discours, des voix prenant racine dans un échange, un
dialogue. Appliqué par Bakhtine à la littérature, le
terme dialogisme suppose, entre autres, la relativité linguistique
dun énoncé dans lequel on entend la voix dautrui
et qui devient ainsi un dialogue polyphonique (à plusieurs voix). Cest
lantithèse dun discours monologique, vu quon y retrouve
un dialogue de «mésalliances», une coexistence des contraires.
La polémique qui sy exerce fait en sorte que, contrairement à
la satire, « les deux paroles qui sy affrontent sont à
égalité de plan »26. Dans cette perspective,
le texte polyphonique nest pas un transmetteur didéologies;
il nest là que pour les mettre en scène, les confronter,
les mettre à lépreuve dans le corps du texte: «il
est un dispositif où les idéologies sexposent et sépuisent
dans leur confrontation». 27 De fait, chez Kundera, lutilisation
dialogique des discours se fait toujours dans la perspective de jeter un autre
éclairage et, de là, proposer une nouvelle interprétation
dune question, souvent controversée. Chaque sujet abordé
dans les Testaments trahis constitue un exemple de trahison, que ce
soit un mythe ou une idée reçue, et fait donc lobjet dun
échange dialogique. Jen retiendrai quatre possibilités
: le procès dintentions, lantinomie superficiel-profond,
linterprétation biographique et la kafkologie.
Le procès dintentions
Grand admirateur de la musique du compositeur Igor Stravinski, lénonciateur
interroge la problématique à la base de lillégitime
procès, selon lui, engagé contre Stravinski et sa musique. Pour
ce faire, il cite Theodor Adorno avec, entre parenthèses, crochets
et italiques, ses commentaires:
Adorno interprète ainsi les transcriptions de Stravinski (je souligne les mots-clés): «Ces notes-là [à savoir les notes dissonnantes, étrangères à lharmonie, que Stravinski utilise, par exemple dans Pulcinella, M.K.] deviennent les traces de la violence exercée par le compositeur contre lidiome, et cest cette violence quon savoure en elles, cette façon de brutaliser la musique, dattenter en quelque sorte à sa vie. Si la dissonance était autrefois lexpression de la souffrance subjective, son âpreté, changeant de valeur, devient maintenant la marque dune contrainte sociale, dont lagent est le compositeur lanceur de modes. Ses uvres nont dautre matériau que les emblèmes de cette contrainte, nécessité extérieure au sujet, sans commune mesure avec lui, et qui lui est imposée du dehors. Il se pourrait que le large retentissement quont connu les uvres néoclassiques de Stravinski ait été dû en grande partie au fait que sans en avoir conscience, et sous couleur desthétisme, elles ont à leur manière formé les hommes à quelque chose qui leur a été bientôt infligé méthodiquement sur le plan politique» [TT, 96-97].
À la suite de quoi Kundera écrit:
Récapitulons: une dissonance est justifiée si elle est lexpression dune «souffrance subjective», mais chez Stravinski (moralement coupable, comme on sait, de ne pas parler de ses souffrances) la même dissonance est signe de brutalité; celle-ci est mise en parallèle (par un brillant court-circuit de la pensée adornienne) avec la brutalité politique: ainsi les accords dissonants ajoutés à la musique dun Pergolèse préfigurent (et donc préparent) la prochaine oppression politique (ce qui, dans le contexte historique concret ne pouvait signifier quune seule chose: le fascisme) [TT, 97].
Les différents signes graphiques (italiques et parenthèses)
constituent une mise en scène textuelle qui permet dinverser
progressivement le rapport de forces. Si cest dAdorno quil
sagit, cest dAdorno comme représentant-type dune
idéologie (comme idée-personnage):
ce qui mirrite chez Adorno, cest la méthode du court-circuit qui relie avec une redoutable facilité les uvres dart à des causes, à des conséquences ou à des significations politiques (sociologiques); les réflexions extrêmement nuancées (les connaissances musicologiques dAdorno sont admirables) conduisent ainsi à des conclusions extrêmement pauvres; en effet, vu que les tendances politiques dune époque sont toujours réductibles à deux seules tendances opposées, on finit fatalement par classer une uvre dart du côté du progrès ou du côté de la réaction; et parce que la réaction cest le mal, linquisition peut ouvrir ses procès [TT, 111].
Cette façon pour le moins originale duser de la confrontation
dialogique, laquelle sous-tend ici deux voix, deux conceptions du monde, deux
langages (ceux dune certaine doxa intellectuelle et ceux du je énonciateur)
oblige le lecteur à inévitablement prendre en compte deux niveaux
textuels à la fois.
Superficiel et profond
Toujours par le prisme de luvre de Stravinsky, lessayiste
poursuit la réflexion par la mise en scène de critiques (c.à.d.
le chef dorchestre praguois Ernest Ansermet) prenant pour cible le refus
du compositeur de voir la raison dêtre de la musique dans la confession
subjective et lexpression de sentiments, critiques dailleurs qui
ne tardent pas à se changer en attaque personnelle contre le compositeur
accusé de «pauvreté de cur» en raison, écrit
ironiquement lessayiste, de «linsupportable discrétion
de son activité affective» [TT, 120]:
Pourquoi cet acharnement? Est-ce lhéritage du siècle passé, le romantisme en nous qui se rebiffe contre sa plus conséquente, sa plus parfaite négation? Stravinski a-t-il outragé un besoin existentiel caché de tout un chacun? Le besoin de considérer les yeux mouillés comme meilleurs que les yeux secs, la main posée sur le cur comme meilleure que la main dans la poche, la croyance meilleure que le scepticisme, la passion meilleure que la sérénité, la confession meilleure que la connaissance? [TT, 84]
Remettant en question une croyance populaire bien enracinée, à
savoir que la «romantisation» [TT, 217] dune réalité
est plus valable que son exposition plus réaliste, souvent conflictuelle,
cette approche engage le lecteur dans un dérapage sémantique
où la redéfinition de concepts simpose: «Quest-ce
qui est superficiel et quest-ce qui est profond?» [TT, 85] sintitule
le chapitre suivant. Le rapprochement avec les propos dun critique sur
un contemporain de Rabelais, le compositeur Clément Janequin28
, démontre quà trois siècles dintervalle
la même problématique est en cause. En effet, pour ce critique
sont profonds «la ferveur pénétrante dans lexpression
des sentiments», les «accents de tendresse, dadmiration,
de respect pour la femme». Ce qui est perçu comme superficiel
(«les dons pittoresques», «la description» [TT, 86])
dans la musique de Janequin, cest ce que lessayiste trouve au
contraire fascinant, proposant ainsi un tout autre éclairage, un renversement
de point de vue: «Lunion dune imitation naturaliste (qui
apporte à Janequin dadmirables sonorités nouvelles) et
dune polyphonie savante, lunion donc de deux extrêmes quasi
incompatibles, est fascinante: voilà, écrit-il, un art raffiné,
ludique, joyeux et plein dhumour» [TT, 86].
En définitive, ce dialogue intertextuel met en relief un préjugé
répandu: «Est donc profond ce qui touche aux sentiments»
: «Mais on peut définir le profond autrement: est profond ce
qui touche à lessentiel» [TT, 87]. Et lessentiel,
ou le profond, chez un artiste na rien à voir avec la sentimentalité
vraie ou supposée de son uvre; lessentiel est plutôt
lessence de son originalité, de son invention.
Linterprétation biographique
Une autre forme de trahison éveille la passion et suscite lironie
de lessayiste, se traduisant par une parodisation marquée de
largumentaire. Cest le cas du réflexe dinterprétation
biographique à caractère moralisateur du professeur duniversité,
Jeffrey Meyers, dans son analyse de la nouvelle dErnest Hemingway «Collines
comme des éléphants blancs» [TT, 145-174]. Le commentaire
de lénonciateur suit le résumé de lanalyse,
ce qui rend son intrusion encore plus mordante:
La comparaison des collines avec des éléphants blancs, animaux irréels qui représentent des éléments inutiles, comme le bébé non désiré, est cruciale pour le sens de lhistoire (la comparaison, un peu forcée, des éléphants avec des bébés non désirés nest pas de Hemingway mais du professeur; elle doit préparer linterprétation sentimentale de la nouvelle). [...] Le thème de la nouvelle se développe à partir dune série de polarités: le naturel opposé à lartificiel, linstinctif opposé au rationnel, la réflexion opposée au bavardage, le vivant opposé au morbide (lintention du professeur devient claire: faire de la femme le pôle positif de la morale, de lhomme le pôle négatif de la morale). Lhomme, égocentrique (rien ne permet de qualifier lhomme dégocentrique), [est] totalement imperméable aux sentiments de la femme (rien ne permet de le dire) [...] Puis, elle séloigne de lui et [...] trouve un réconfort dans la nature; dans les champs de blé, les arbres, la rivière et les collines lointaines. Sa contemplation paisible (nous ne savons rien des sentiments que la vue de la nature éveille chez la jeune fille; mais en aucun cas ils ne sont paisibles, les mots quelles prononcent immédiatement après étant amers), lorsquelle lève les yeux vers les collines pour chercher de laide, rappelle le psaume 121 (plus le style de Hemingway est dépouillé, plus le style de son commentateur est ampoulé) [...]» [TT, 170-72].
Lintrusion de cette voix contradictoire crée une stylisation parodique qui na de cesse de tourner en dérision un réflexe critique que daucuns reconnaîtront comme un clin dil ironique. En fait, le «Résumons le résumé» en cinq points qui suit met en relief une foule de clichés, dont personne nest véritablement à labri, pas même le critique le plus vigilant; que ce soit à partir dune leçon de morale ou du rapprochement importun avec la biographie de lauteur, on assiste à lannulation du caractère esthétique original de la nouvelle par le discours creux et tautologique du commentateur; plus, le professeur finit par inventer sa propre nouvelle:
cette autre nouvelle est absolument plate et tout en clichés; pourtant comparée successivement à Dostoïevski, à Kafka, à la Bible et à Shakespeare (le professeur a réussi à rassembler dans un seul paragraphe les plus grandes autorités de tous les temps), elle garde son statut de grande uvre et justifie ainsi lintérêt que, malgré lindigence morale de son auteur, lui porte le professeur [TT, 173].
Ainsi est présenté une forme caricaturale de ce que Kundera appelle la « misomusie intellectuelle », qui se venge sur lart en lassujetissant à un but situé au-delà de lesthétique [AR, 172] et laquelle met à profit des formes sophistiquées d « interprétation kitschifiante » [TT, 174] :
Par la force de son interprétation, il [le professeur] a transformé toute luvre de Hemingway en un seul roman à clés; comme sil lavait retournée, telle une veste: subitement, les livres se retrouvent, invisibles, de lautre côté et, sur la doublure, on observe avidement les événements (vrais ou prétendus) de sa vie, événements insignifiants, pénibles, ridicules, banals, bêtes, mesquins; ainsi luvre se défait, les personnages imaginaires se transforment en personnes de la vie de lauteur et le biographe ouvre le procès moral contre lécrivain: il y a, dans une nouvelle, un personnage de mère méchante: cest sa propre mère que Hemingway calomnie ici; dans une autre nouvelle il y a un père cruel: cest la vengeance de Hemingway à qui, enfant, son père a laissé faire sans anesthésie lablation des amygdales; dans Un chat sous la pluie le personnage féminin anonyme se montre insatisfait «avec son époux égocentrique et amorphe»: cest la femme de Hemingway, Hadley, qui se plaint; dans le personnage féminin de Gens dété il faut voir lépouse de Dos Passos: Hemingway a vainement voulu la séduire et, dans la nouvelle, il abuse bassement delle en lui faisant lamour sous les traits dun personnage; dans Au-delà du fleuve et sous les arbres, un inconnu traverse un bar, il est très laid : Hemingway décrit ainsi la laideur de Sinclair Lewis qui «profondément blessé par cette description cruelle, mourut trois mois après la publication du roman». Et ainsi de suite, et ainsi de suite, dune délation à une autre [TT, 308-309].
truit, le réflexe simplificateur du professeur devient ce «centre
ironique» qui fait à la fois rire et pleurer. Le soulignement comique
de cette «tare» [TT, 174], inespéré, inattendu, incite
le sens critique non pas tant à trouver un coupable pour légitimer
un procès mais plutôt à questionner les fondements dun
phénomène.
La kafkologie
Une autre façon duser du dialogue dévoile une autre sorte
de trahison touchant le destin posthume et linterprétation de luvre
de Kafka29, à savoir le mythe qui rend Franz Kafka-homme inséparable
de linterprétation de son uvre, propagé par les discours
de la «kafkologie». À lorigine de cette polyphonie
de voix kitschifiantes, il y a le «roman-clé» dun certain
Max Brod (ou «roman à clé», précise-t-il [TT,
51]), dont on est convié à savourer le titre: «Le Royaume
enchanté de lamour». Ce «navet» [TT, 52], cette
«affabulation caricaturalement romanesque» [TT, 52] a créé
limage de Kafka, «si bien que lauteur que le public connaît
sous le nom de Kafka nest plus Kafka mais le Kafka kafkologisé»
[TT, 57]. Cest par une tautologie quest souligné le caractère
absurde de cette réalité:
Tout ce quon a écrit sur Kafka nest pas de la kafkologie. Comment donc définir la kafkologie? Par une tautologie: la kafkologie est le discours destiné à kafkologiser Kafka. À substituer à Kafka le Kafka kafkologisé [TT, 57].
Par le truchement de discours rapportés déminents personnages,
surpris à kafkologiser, dont Deleuze et Guattari, Albert Camus,
Roger Garaudy, Orson Welles, lessayiste explique en cinq points comment
reconnaître la kafkologie, science obscure et tout en clichés.
Ainsi, plus les discours rapportés sur Kafka se sentimentalisent, plus
la lecture des textes originaux tend à en renverser le processus. Plus
la kafkologie «[émet] des doutes sur la virilité de son
auteur et se complaît à discourir à propos du martyre de
son impuissance» [TT, 59-60], plus le retour au texte original montre
le fossé entre Kafka et le Kafka kafkologisé. Cette substitution
trompeuse fait que, par un «admirable paradoxe» [TT, 52], le texte
prend le contre-pied de lart de Kafka:
Ainsi, depuis longtemps, Kafka est-il devenu le saint patron des névrosés, des déprimés, des anorexiques, des chétifs, le saint patron des tordus, des précieuses ridicules et des hystériques (chez Orson Welles, K. hurle hystériquement, alors que les romans de Kafka sont les moins hystériques de toute lhistoire de la littérature).
Les biographes ne connaissent pas la vie sexuelle intime de leur propre épouse, mais ils croient connaître celle de Stendhal ou de Faulkner [TT, 60].
Ce démantèlement image par image, mot par mot, fait plus que mettre
à nu une interprétation biographique risible et son «mini-mini-mini
contexte» [TT, 314]. En effet, les différents discours mis en scène
renvoient inévitablement le lecteur à lomniprésent
piège qui fait de limage, du succédané dune
réalité, la réalité :
Linterprétation kitschifiante, en effet, ce nest pas la tare personnelle dun professeur américain ou dun chef dorchestre praguois du début du siècle [...]; cest une séduction venue de linconscient collectif; une injonction du souffleur métaphysique; une exigence sociale permanente; une force. Cette force ne vise pas seulement lart, elle vise avant tout la réalité même. Elle fait le contraire de ce que faisaient Flaubert, Janacek, Joyce, Hemingway. Sur linstant présent, elle jette le voile des lieux communs afin que disparaisse le visage du réel.Pour que tu ne saches pas ce que tu as vécu. [TT, 174]
Enfin, dans ses différentes formes, le dialogue kunderien revêt des analogies avec le «dialogue socratique»30 et sa base carnavalesque, abstraction faite de sa «forme littéraire extrêmement complexe et sa densité philosophique»31:
À la base du genre, il y a la conception socratique de la nature dialogique de la vérité et de la pensée humaine qui la cherche. La méthode dialogique pour découvrir la vérité soppose au monologisme officiel qui prétend posséder une vérité toute faite, et à la prétention naïve des hommes qui croient savoir quelque chose. La vérité ne peut jaillir [ ] dun seul homme, elle naît entre les hommes qui la cherchent ensemble, dans le processus de leur communication dialogique. 32
Dans sa façon de mettre en scène les différents discours,
opinions, points de vue didéologues (Bakhtine utilise le terme
dans le sens de représentant dune idée et non pas nécessairement
dune idéologie), sorte de maïeutique littéraire,
Kundera essayiste tend à rejoindre Socrate qui se qualifiait lui-même
«dentremetteur» dans le processus de recherche et de mise
à lépreuve de la vérité.33 Lentrechoquement
de points de vue divergents permet donc de poser, avec le recul, les «bonnes»
questions. Chez Valéry, on trouve une technique analogue: les propos
rapportés sont paraphrasés de façon parodique afin de
créer une «contre-épreuve», un «négatif».
34 À linstar du dialogue socratique, le dialogue kunderien
permet la rencontre de gens et didées qui nont pas nécessairement
eu de contact dialogique dans la réalité historique. Ils peuvent
alors se rejoindre dialogiquement et, ce, même jusquau «dialogue
des morts», comme celui de Goethe et Hemingway dans LImmortalité
de Kundera. Dans les essais, lentremetteur prend souvent la forme du
berger qui prend la défense de lartiste mort et lui redonne une
voix devant la trahison de certains interprètes, critiques ou traducteurs.
À travers les uvres de Stravinski, Kafka, Janacek, Hemingway
ou Rushdie, cest ceux qui cherchent dans luvre dart
une «attitude» plutôt quune «intention de connaître»
[TT,113] que Kundera vise.
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Conclusion
En somme, penser le scandale, sopposer au kitsch et à la non-pensée
des idées reçues chez Kundera essayiste, cest susciter une
provocation intelligente qui opère en deux temps:
1. Déconstruction dun mythe ou dune idée reçue.
2. Révélation du sens par le truchement dun nouvel éclairage.
Le paradoxe, comme réponse esthétique à lunivers
de non-questionnement qui sous-tend lesprit du temps, constitue un instrument-clé
de démystification des idées sur lart et vient, à
cet égard, soutenir linterrogation par les différents mécanismes
qui le génèrent. Outil et stratagème polymorphe, lutilisation
esthétique du paradoxe imprime au texte une logique carnavalisante qui
à la fois questionne et donne un nouvel éclairage en ce quelle
permet de mettre en évidence le paradoxe par le paradoxe. Cest
par cette voie critique oblique quest exploitée la relativité
des concepts, des idées, des jugements de valeurs comme de toute chose
dans ce jeu intellectuel où il faut bien reconnaître le paradoxe
comme «[ayant] force absolue dargument». 35
Ainsi, le paradoxe chez Kundera essayiste, tel le mot desprit des Allemands
(ou Witz), se présente comme le schéma de logique souverain, capable
de renouveler jusquà la vision des objets connus: «une bonne
remarque sur quelque chose de très connu, note Lichtenberg, voilà
ce qui fait le véritable Witz».36 Devenu «centre
ironique», le paradoxe est appelé à jouer une fonction éminemment
critique et rejoint à cet égard la connaissance witzig:
[celle-ci] ne peut se décrire en termes dopérations logiques
rigoureusement enchaînées, car elle est passage fulgurant du stade
du non découvert à celui du manifeste, mutation instantanée
dun sentiment obscur en une intuition évidente. La structure logique
qui sous-tend le Witz est donc une structure de renversement, dinversion
(Umkehrung), de lobscur vers le limpide, de linconnu vers le connu,
de limpensé vers limmédiatement perçu. 37
La structure de renversement quopère lécriture
permet de rendre polyphoniques (de complexifier donc!) les données
dun message simple, à la fois réducteur et séducteur.
On pourrait dire, à linstar de Eva Le Grand, que dans sa façon
de mettre en place les divers mécanismes discursifs analysés
plus haut, la prose de Kundera va jusquà désigner «la
réversibilité du sens et de la valeur de notre existence, de
toute chose humaine, quelle soit individuelle ou collective».38
Cette découverte démontre ainsi que le paradoxe non seulement
soppose à une norme mais suggère poétiquement quil
ne sagit pas tant de faire dexcellentes réponses à
une question mal formulée que de reconnaître limportance
de poser les bonnes questions. En mettant en question le sens de ce qui nous
entoure, il désigne la limite où tout peut se redéfinir.
Ce faisant, non seulement les essais nous obligent à appréhender
le monde dune façon radicalement différente, mais ils
démontrent quil peut y avoir un véritable plaisir à
ne pas «fuir au-delà», à «soutenir linterrogation»39
. Enfin, on peut se demander sil ne sagit pas tant pour Kundera
de souligner «lesprit du procès» qui caractérise
les discours intellectuels de notre époque que de faire, à sa
façon, le procès de lesprit du temps.
1 Voici les abréviations utilisées pour les renvois aux deux
oeuvres étudiées : [AR] pour LArt du roman, Paris,
Gallimard, 1986, 202 p. et [TT] pour Les Testaments trahis, Paris,
Gallimard, 1994, 325 p.
Divisé en sept parties, LArt du roman, est formé
de courts essais créés en réponse à toutes sortes
de situations (articles, interviews, dictionnaire personnel, discours du prix
Jérusalem [1985]), où le thème principal (lart
du roman) et les motifs sous-jacents sont repris sous divers angles ou éclairages.
Un télescopage entre différentes époques permet dengager
un dialogue avec dautres romanciers qui font office didées-personnages,
«arrière-plan méditatif» qui a pour but de mettre
en scène une vision personnelle de lhistoire du roman européen,
cet art «venu au monde comme lécho du rire de Dieu»
[AR, 195]. Quant aux Testaments trahis, sa structure en neuf parties
sintègre dans une composition qui rappelle la fugue dans un rythme
cadencé en trois temps alternant avec des mouvements lents et rapides.
Il sagit dun autre grand voyage dans «le puits du passé»
[TT, 22] qui explore «un passé trahi par la mémoire et
déserté par le rire» à travers des testaments dartistes,
Kafka, Stravinski, Janacek, Gombrowicz, Hemingway, Rushdie, Beckett, tour
à tour trahis par des amis, des traducteurs, des interprètes
ou des critiques. Ces situations particulières laissent entrevoir plus
globalement la trahison comme phénomène anthropologique dune
époque envahie par le kitsch et lindiscrétion institutionnalisée,
époque qui ne sappartient plus et qui est en train de signer
la disparition de lindividu.
2 «Préface» à Eva Le Grand, Kundera ou la mémoire
du désir, Montréal/Paris, XYZ/LHarmattan, 1995, p.
17.
3 Dans «LEsprit centre-européen», Kundera déplore
la traduction du mot kitsch par «art de pacotille» ou «art
tape-à-loeil», termes fondamentalement réducteurs
(Art Press, no. 78, Février 1984, p. 39).
4 Dominique Rosse, Romain Gary et la modernité, Ottawa/Paris,
Presse de lUniversité dOttawa/Nizet, 1995, p. 155.
5 Voir Création littéraire et connaissance, Paris, Gallimard,
1966, Collection «Bibliothèque des idées», p. 309-325.
6 Milan Kundera, LInsoutenable légèreté de lêtre,
Paris, Gallimard, 1984, Collection «Folio», p. 358.
7 Hermann Broch, op. cit., p. 360.
8 Le dégoût du kitsch avant la lettre est perçu par Kundera
chez Nietzsche dans laversion de celui-ci pour les «jolis mots»
et les «manteaux de parade» de Victor Hugo [AR, 65] ainsi que
dans la vision flaubertienne de la bêtise et son fameux Dictionnaire
des idées reçues [AR, 195-96].
9 Dominique Rosse, op, cit., p. 156.
Voir «Le mal dans le système des valeurs de lart»,
op. cit., p. 327-366.
11 Kundera déconstruit dailleurs le mythe autour du testament
de Kafka et de son présumé désir danéantir
la totalité de ses écrits: «le souhait de détruire
concernait [
] seulement deux catégories décrits
clairement délimitées: en premier lieu, avec une insistance
particulière: les écrits intimes: lettres, journaux; en deuxième
lieu: les nouvelles et les romans quil na pas réussi, selon
son jugement, à mener à bien» [TT, 301].
12 La formule est dEdmund Husserl [AR, 18].
13 Faut-il ici préciser que si Kundera et le Julien Benda de, notamment,
La Trahison des clercs (1927) dénoncent la démission ou
trahison des intellectuels dans leur rôle dofficiant des idées,
là sarrête lessentiel de leur parenté. La
polémique kunderienne sinscrit dans une démarche subjective
qui se veut davantage méditation quargumentation péremptoire,
observation objective, parole institutionnelle et en cela ne prétend
nullement posséder la vérité, ce qui la distingue formellement
du modèle davantage pamphlétaire de Benda (considéré
par Marc Angenot comme un « pamphlet travesti en essai cognitif »
(cf. La parole pamphlétaire. Contribution à la typologie
des discours modernes, Paris, Payot, 1982, p. 58)).
14 Rosalie L. Colie, Paradoxia Epidemica: The Renaissance Tradition
of Paradox, Princeton University Press, 1966, p. 10 (cest moi qui
traduis).
15 Maria Nemcova Banerjee, Paradoxes terminaux. Les romans de Milan Kundera,
Paris, Gallimard, 1993, p. 11.
16 Voir Olivier Abiteboul, Le Paradoxe apprivoisé, Paris, Flammarion,
1998, Collection « Essais », p. 177-78.
17 «Forme et fonction de lessai dans la littérature espagnole»,
Études littéraires, vol. V, no. 1, avril 1972, p. 75.
18 Milan Kundera, LInsoutenable légèreté de
lêtre, op. cit., p. 368.
19 Si Kundera ne fait aucune référence explicite à Bakhtine
et à ses écrits sur la carnavalisation dans le roman chez François
Rabelais et Fedor Dostoïevski, il apparaît toutefois quil
était bien au fait de ceux-ci. En effet, en tant que tchèque,
Kundera connaissait bien les travaux de lÉcole de Prague et,
selon Kvetoslav Chvatik, était évidemment au fait des études
de Bakhtine, malgré certaines réserves à leur égard,
notamment sur le fait que le roman, selon Kundera, est un dialogue polyphonique
depuis ses origines les plus anciennes et non uniquement, comme le prétend
Bakhtine, depuis Dostoïevski (Le Monde romanesque de Milan Kundera,
Paris, Gallimard, 1995, Collection «Arcades», p. 148). Voir Mikhaïl
Bakhtine, LOeuvre de François Rabelais et la culture populaire
au Moyen-ge et sous la Renaissancee, Paris,Gallimard, 1993 [1970 pour
la traduction française], Collection «Tel», 473 p., La
Poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, 1970, Collection «Pierres
vives», 349 p. et Esthétique et théorie du roman,
Paris, Gallimard, 1993 [1978 pour la traduction française], Collection
«Tel», 489 p.
20 Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski, op.
cit., p. 170. On reconnaît généralement à la carnavalisation
les conséquences textuelles suivantes :
- Les éléments sont toujours doubles et soulignés en
termes doppositions (haut/bas, sérieux/comique). Deux
univers contradictoires normalement tenus à distance se côtoient
et participent au rire général sur la place publique;
- Un «contact libre et familier» sinstalle entre les protagonistes
par lentremise dune «construction hybride complexe»
qui abolit toute distance de sorte que les rapports sociaux sont constamment
gommés;
- Ce contact libre permet toutes sortes d«excentricités»,
dont lexpression peut trouver une forme concrète dans, par exemple,
des situations inusitées, lintroduction de linvraisemblable
contre toute motivation réaliste selon la vraisemblance, lidéologie,
lhistoire, etc.;
- La familiarité qui en découle autorise la mise en scène
de «mésalliances», dimages oxymoroniques, rapprochements
«inconvenants» réunissant des pôles normalement tenus
éloignés, dualité qui confère au texte une redoutable
ambivalence qui, par son ambiguïté même, menace encore plus
la culture sérieuse, officielle, monologique;
- Enfin, sajoute ce que Bakhtine nomme la «profanation»,
qui inclut les sacrilèges, les systèmes davilissement,
la parodisation de textes sacrés, etc., pouvant aboutir au renversement:
cest «lacte rituel dintronisation-détronisation»,
lequel met en scène «le pathos de la déchéance
et du remplacement, de la mort et de la renaissance» où est
soulignée la relativité joyeuse de toute chose.
Rappelons que ces rituels sont fondamentalement ambivalents puisque ce qui
est rabaissé se voit en même temps renouvelé par le contact
avec le plan matériel et vital de lexistence et contient donc
dans sa fin le germe de sa naissance.
21 Selon Kundera, la prose romanesque a pour fonction première de découvrir
des aspects encore inconnus de lexistence comme poésie, cest-à-dire
[...] la poésie telle que les surréalistes et tout lart
moderne lont exaltée, la poésie non pas comme genre littéraire,
écriture versifiée, mais comme un certain concept de la beauté,
comme explosion du merveilleux, moment sublime de la vie, émotion concentrée,
originalité du regard, surprise fascinante [cest moi qui
souligne] [TT, 180-81].
22 Lexpression est de Françoise Susini-Anastopoulo, LÉcriture
fragmentaire, définitions et enjeux, Paris, PUF, 1997, p. 155.
23 Voir Réda Bensmaïa, Barthes à lessai. Introduction
au texte réfléchissant, Tübingen, Gunter Narr Verlag,
Collection « Études littéraires françaises »,
1986, p. 26.
24 Georges Perros dans Papiers collés cité in Françoise
Susini Anatopoulos, op. cit., p. 225.
25 Reda Bensmaïa, op. cit., p. 50-51.
26 Marc Angenot, op. cit., p. 39. Dans LArt du roman, Kundera
précise que cette égalité des voix constitue une condition
sine qua non pour quil y ait polyphonie dans le véritable sens
musical du terme [p. 98]. Selon Angenot, le mode agonique que suppose la
polémique met en scène un « drame à trois personnages
: la vérité (censée correspondre à la structure
authentique du monde empirique), lénonciateur et ladversaire
ou opposant. Dans la polémique, le drame se déroule de la façon
la plus simple en un champ clos où saffrontent le héros
et limposteur. Le polémiste a pour tâche darracher
la vérité à lerreur représentée par
la partie adverse. Le discours offre deux isotopies contraires subsumées
par une topique commune dont les ressources sont mises à profit
pour faire triompher la thèse défendue.» (Ibid., p. 38).
27 Julia Kristeva, «Une poétique ruinée», Présentation
de Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de Dostoïevski, Paris,
Seuil, 1970, p. 18.
28 Pour certains sonnets du premier livre des Amours (1552), Ronsard
avait adopté la musique de Janequin.
29 Cf. «LOmbre castratrice de Saint Garta» [TT, 49-69].
Sur Kafka, voir aussi la partie intitulée «Quelque part là-derrière»
[AR, 125-145].
30 Le dialogue socratique est un genre particulier et largement répandu
en son temps, dont seuls ceux de Platon et de Xénophon sont parvenus
jusquà nous. Sapparentant à ses débuts au
genre des mémoires, il devint bientôt «une attitude créatrice
libérée de sa matière [
] et ne garde que la méthode
socratique de la découverte de la vérité par le dialogue,
et la forme extérieure dune conversation relatée et étoffée
par un récit» (Mikhaïl Bakhtine, La Poétique de
Dostoïevski, op. cit., p. 154).
31 Ibid., p. 180.
32 Ibid., p. 155.
33 À lorigine, le dialogue socratique usait de la syncrèse
(confrontation de divers points de vue sur un sujet donné par une technique
de rassemblement de différents mots-opinion sur un objet) et de lanacrèse
(moyen de faire naître le discours de linterlocuteur par une provocation
du mot par le mot, de lobliger à exprimer ses opinions). La syncrèse
et lanacrèse dialogisent la pensée, la placent à
lextérieur, la transforment en réplique (ibid.,
p. 156).
34 Françoise Susini-Anastopoulos, op. cit., p. 153.
35 Olivier Abiteboul, op. cit., p. 66.
36 Cité in Françoise Susini-Anastopoulos, op. cit., p.
198.
37 Ibid., p. 196-97.
38 Eva Le Grand, op. cit, p. 103.
39 François Ricard, La Littérature contre elle-même,
Montréal, Boréal express, 1985, p. 79.
Bibliographie
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BAKHTINE, Mikhaïl, LOeuvre de François Rabelais et la
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1993 [1970 pour la traduction française], Collection «Tel»,
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SUSINI-ANASTOPOULOS, Françoise, LÉcriture fragmentaire,
définitions et enjeux, Paris, PUF, 1997, Collection «Écriture»,
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HAUT DE PAGE
Bissonnette, Esprit de procès
En savoir plus sur Milan Kundera
http://www.artobello.de/kundera/