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Verbatim : recette pour quatre

Des instructions codées avaient été envoyées à Paris enjoignant l’Ambassade de se procurer, le jeudi même du lancement, trois exemplaires du volumineux Verbatim de Jacques Attali et d’envoyer un messager les apporter le lendemain à Port-au-Prince par le vol le plus direct. Ce carnet des paroles quotidiennes du président Mitterrand avec son entourage était attendu avec d’autant plus d’impatience que l’auteur, de passage au pays, allait être reçu en audience et retenu ensuite à déjeuner lundi midi avec les quatre premiers personnages de l’Exécutif. Il ne restait que la fin de semaine pour se faire une idée précise de ces presque mille pages.

Dès réception des exemplaires, amenés dans la nuit du vendredi par le Chancelier en personne, un conciliabule de mini-cabinet fut tenu sur la manière de procéder. .

 

Aucune des autorités présentes ne voulait prendre la responsabilité de lire et de résumer ce livre pour ses collègues; on lui ferait ensuite porter la responsabilité des bévues et autres conneries qui pourraient être dites par tout le monde à ce déjeuner avec un auteur réputé sarcastique. Faute de volontaire, tout le monde étant subitement très occupé, il fut décidé de former un comité capable de fournir trois niveaux de lecture du carnet. Le choix des membres donna lieu à beaucoup de palabres avant d’en arriver à un dosage savant. Comme il était déjà deux heures du matin quand le consensus se fit, les trois sélectionnés, qui n’en demandaient pas tant, furent réveillés et convoqués d’urgence pour le petit jour au Ranch présidentiel, très loin dans la plaine. Le pouvoir a ceci de fascinant qu’ils acceptèrent tous les trois d’être ainsi consignés sans préavis et de faire part de leur point de vue au souper du dimanche soir, avant d’être reconduits en ville. Et ils se mirent immédiatement à lire en s’isolant de tout le va-et-vient d’un week-end normal en ce haut lieu.

Le premier que l’on invita à parler avait été choisi pour son mode de lecture au premier degré d’élève appliqué. C’était un agronome imbattable et intarissable sur l’univers complexe de chaque petite chose. En deux jours, il n’avait toujours pas fini de lire et de relire son exemplaire qu’il avait annoté d’une couverture à l’autre. Il fit état que les paroles sélectionnées par Attali - puisque ce dernier avait évidemment procédé à une véritable épuration – étaient celles du domaine réservé du Chef de l’État : politique étrangère, nomination des cadres, défense nationale, grands projets aussi bien d’alliance et de fédération, comme l’Europe à construire, que monumentaux, afin de perpétuer le septennat par la pierre, pour les générations à venir. Puisqu’il est impossible de s’introduire dans ce cercle, le plus restreint du pouvoir, il devenait fascinant de disposer d’un verbatim, même épuré. La dimension du Chef se révèle immédiatement. Et le Mitterrand que nous campait Attali dans cette chronique ne manquait pas de panache, même si, pour faire tout à fait vraisemblable, il n’avait pas censuré, ici ou là, quelques peccadilles et anodins travers du patron. Mais, côté travers, le premier lecteur avança que le temps se chargerait plus tard de rendre publics les travers les moins anodins, comme cela se fait pour tous les présidents de toutes les Républiques, sous des titres aussi voyeurs que « Tonton m’écoute », trouvaille d’une connotation indéniablement haïtienne. Il fit le rapprochement avec ses lectures des enregistrements du bureau ovale de Nixon pour s’étonner, comme tout le monde, de la dégradation et de la vulgarité des paroles quotidiennes d’une fin de mandat d’un Président atteint à mort par une presse sonnant l’hallali. Déjà en ce temps, il s’était demandé ce que devait être le verbatim du bureau présidentiel à Port-au-Prince de chacun de nos Chefs successifs. Il était facile d’imaginer un Duvalier père, surtout préoccupé de durer le plus possible, et entouré exclusivement de militaires et de miliciens, continuellement absorbé dans des rapports de police et des comptes rendus d’interrogatoires de ses supposés opposants. Avec un bilan, en cinq mille jours, de 30 000 disparus et de 300 000 arrestations, cela devait en effet beaucoup gruger chacun des jours du Chef. Ce n’étaient que petits tortionnaires et minables espions. Ce pouvoir fut tellement médiocre d’attention pour la démocratie et le développement que l’on ne devait pas souvent causer de ces choses, somme toute, les seules à devoir composer le verbatim d’un bureau présidentiel comme le nôtre. Ouf! Le résumé était un peu long mais fidèle, et les débordements inattendus mais instructifs à souhait pour justifier que ce choix de lecteur du premier degré avait été le bon.

Le second invité à parler s’étonna de ce que chaque membre de l’entourage de Mitterrand, et Mitterrand lui-même, fût aussi versé en économie et en finance, en monnaie et en banques, jusqu’à faire croire qu’il n’est de gestion que celle de ces flux abstraits autour des déficits, des dévaluations, et des capitaux sédentaires ou nomades, sinon carrément en fuite. Il y avait certainement un biais à ne retenir de ce pouvoir socialiste, et de sa gestion nationale, qu’une image de technocrates d’une seule et même discipline, s’affrontant sur les infimes nuances qui distinguent les multiples clans de la corporation professionnelle des banquiers. Ce verbatim renseignait finalement plus sur les biais (et le songe) d’Attali, et les réalisations flatteuses de l’auteur, comme le sommet de Versailles en 1982, que sur le pouvoir au quotidien de Mitterrand dans toutes ses facettes, ou même sur Mitterand lui-même. D’où les polémiques qui faisaient déjà rage quarante-huit heures après la parution de ce livre partiel et partial, semble-t-il, non exempt d’indélicatesses, d’oublis et de partis pris. Il n’y avait mis que le samedi pour se faire une tête de cette brique et son brio faisait honneur aux lecteurs de second degré qu’il était censé représenter en qualité d’économiste de talent.

Puis ce fut au tour du troisième, vieux routier fatigué qui n’avait consacré qu’une matinée à ce pensum avant de s’occuper à autre chose, notamment à lire son bréviaire et fouiller tous les livres de la bibliothèque du Ranch. Cette réclusion intempestive l’avait mis de mauvaise humeur. Il commença par vitupérer contre ce verbatim si loin de la tradition des prophètes qui savaient dire leurs quatre vérités aux grands de ce monde et passa, sans plus de ménagements, à l’esquisse du verbatim dont il rêvait pour les années en cours. Il le voyait sous forme de bilans hebdomadaires et il le limitait d’abord aux échanges des petits matins entre le Président, désigné par les urnes pour veiller et guider, et le Premier Ministre attelé avec son gouvernement à gérer l’espérance, et la désespérance, avec vision. Puisqu’il était souhaitable qu’il y ait quelqu’un pour écrire ce verbatim, car ce genre méritait encouragement chez nous, ne serait-ce que comme garde-fou, le briefing quotidien entre ces deux personnes devrait avoir pour témoins et scribes leurs deux chefs de Cabinet. Ces deux-là seraient chargés de nous rapporter ce qui s’est dit d’essentiel chacun des jours de la semaine, pour quitus du mandat confié à l’Exécutif. Rien que cela serait déjà un début inespéré. Mais, comme il connaissait bien les quatre personnes en question - pour avoir été leur professeur - il fit part qu’à rêver de les voir ensemble chaque matin pour le plaisir de son verbatim, il craignait finalement que les caricaturistes de l’opposition ne profitent de l’exercice pour les voir le lundi en bande des quatre, le mardi en quatuor à corde, le mercredi en quatre mousquetaires, le jeudi en quatre cavaliers de l’apocalypse, le vendredi en quatre évangélistes et le samedi en quatre Dalton... On lui fit remarquer, avec une pointe d’agacement, qu’il n’avait rien prévu pour le dimanche. Il répondit alors, un quart badin trois-quarts sérieux, douter fort que des caricaturistes de l’opposition eussent pu survivre jusqu’au dimanche, au terme d’une telle semaine à ainsi dessiner ce quarteron de chefs en face de lui.

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