Aucune des autorités présentes ne voulait prendre la responsabilité
de lire et de résumer ce livre pour ses collègues; on lui ferait
ensuite porter la responsabilité des bévues et autres conneries
qui pourraient être dites par tout le monde à ce déjeuner
avec un auteur réputé sarcastique. Faute de volontaire, tout le
monde étant subitement très occupé, il fut décidé
de former un comité capable de fournir trois niveaux de lecture du carnet.
Le choix des membres donna lieu à beaucoup de palabres avant den
arriver à un dosage savant. Comme il était déjà
deux heures du matin quand le consensus se fit, les trois sélectionnés,
qui nen demandaient pas tant, furent réveillés et convoqués
durgence pour le petit jour au Ranch présidentiel, très
loin dans la plaine. Le pouvoir a ceci de fascinant quils acceptèrent
tous les trois dêtre ainsi consignés sans préavis
et de faire part de leur point de vue au souper du dimanche soir, avant dêtre
reconduits en ville. Et ils se mirent immédiatement à lire en
sisolant de tout le va-et-vient dun week-end normal en ce haut lieu.
Le premier que lon invita à parler avait été choisi
pour son mode de lecture au premier degré délève
appliqué. Cétait un agronome imbattable et intarissable
sur lunivers complexe de chaque petite chose. En deux jours, il navait
toujours pas fini de lire et de relire son exemplaire quil avait annoté
dune couverture à lautre. Il fit état que les paroles
sélectionnées par Attali - puisque ce dernier avait évidemment
procédé à une véritable épuration
étaient celles du domaine réservé du Chef de lÉtat
: politique étrangère, nomination des cadres, défense nationale,
grands projets aussi bien dalliance et de fédération, comme
lEurope à construire, que monumentaux, afin de perpétuer
le septennat par la pierre, pour les générations à venir.
Puisquil est impossible de sintroduire dans ce cercle, le plus restreint
du pouvoir, il devenait fascinant de disposer dun verbatim, même
épuré. La dimension du Chef se révèle immédiatement.
Et le Mitterrand que nous campait Attali dans cette chronique ne manquait pas
de panache, même si, pour faire tout à fait vraisemblable, il navait
pas censuré, ici ou là, quelques peccadilles et anodins travers
du patron. Mais, côté travers, le premier lecteur avança
que le temps se chargerait plus tard de rendre publics les travers les moins
anodins, comme cela se fait pour tous les présidents de toutes les Républiques,
sous des titres aussi voyeurs que « Tonton mécoute »,
trouvaille dune connotation indéniablement haïtienne. Il fit
le rapprochement avec ses lectures des enregistrements du bureau ovale de Nixon
pour sétonner, comme tout le monde, de la dégradation et
de la vulgarité des paroles quotidiennes dune fin de mandat dun
Président atteint à mort par une presse sonnant lhallali.
Déjà en ce temps, il sétait demandé ce que
devait être le verbatim du bureau présidentiel à Port-au-Prince
de chacun de nos Chefs successifs. Il était facile dimaginer un
Duvalier père, surtout préoccupé de durer le plus possible,
et entouré exclusivement de militaires et de miliciens, continuellement
absorbé dans des rapports de police et des comptes rendus dinterrogatoires
de ses supposés opposants. Avec un bilan, en cinq mille jours, de 30
000 disparus et de 300 000 arrestations, cela devait en effet beaucoup gruger
chacun des jours du Chef. Ce nétaient que petits tortionnaires
et minables espions. Ce pouvoir fut tellement médiocre dattention
pour la démocratie et le développement que lon ne devait
pas souvent causer de ces choses, somme toute, les seules à devoir composer
le verbatim dun bureau présidentiel comme le nôtre. Ouf!
Le résumé était un peu long mais fidèle, et les
débordements inattendus mais instructifs à souhait pour justifier
que ce choix de lecteur du premier degré avait été le bon.
Le second invité à parler sétonna de ce que chaque
membre de lentourage de Mitterrand, et Mitterrand lui-même, fût
aussi versé en économie et en finance, en monnaie et en banques,
jusquà faire croire quil nest de gestion que celle
de ces flux abstraits autour des déficits, des dévaluations, et
des capitaux sédentaires ou nomades, sinon carrément en fuite.
Il y avait certainement un biais à ne retenir de ce pouvoir socialiste,
et de sa gestion nationale, quune image de technocrates dune seule
et même discipline, saffrontant sur les infimes nuances qui distinguent
les multiples clans de la corporation professionnelle des banquiers. Ce verbatim
renseignait finalement plus sur les biais (et le songe) dAttali, et les
réalisations flatteuses de lauteur, comme le sommet de Versailles
en 1982, que sur le pouvoir au quotidien de Mitterrand dans toutes ses facettes,
ou même sur Mitterand lui-même. Doù les polémiques
qui faisaient déjà rage quarante-huit heures après la parution
de ce livre partiel et partial, semble-t-il, non exempt dindélicatesses,
doublis et de partis pris. Il ny avait mis que le samedi pour se
faire une tête de cette brique et son brio faisait honneur aux lecteurs
de second degré quil était censé représenter
en qualité déconomiste de talent.
Puis ce fut au tour du troisième, vieux routier fatigué qui navait
consacré quune matinée à ce pensum avant de soccuper
à autre chose, notamment à lire son bréviaire et fouiller
tous les livres de la bibliothèque du Ranch. Cette réclusion intempestive
lavait mis de mauvaise humeur. Il commença par vitupérer
contre ce verbatim si loin de la tradition des prophètes qui savaient
dire leurs quatre vérités aux grands de ce monde et passa, sans
plus de ménagements, à lesquisse du verbatim dont il rêvait
pour les années en cours. Il le voyait sous forme de bilans hebdomadaires
et il le limitait dabord aux échanges des petits matins entre le
Président, désigné par les urnes pour veiller et guider,
et le Premier Ministre attelé avec son gouvernement à gérer
lespérance, et la désespérance, avec vision. Puisquil
était souhaitable quil y ait quelquun pour écrire
ce verbatim, car ce genre méritait encouragement chez nous, ne serait-ce
que comme garde-fou, le briefing quotidien entre ces deux personnes devrait
avoir pour témoins et scribes leurs deux chefs de Cabinet. Ces deux-là
seraient chargés de nous rapporter ce qui sest dit dessentiel
chacun des jours de la semaine, pour quitus du mandat confié à
lExécutif. Rien que cela serait déjà un début
inespéré. Mais, comme il connaissait bien les quatre personnes
en question - pour avoir été leur professeur - il fit part quà
rêver de les voir ensemble chaque matin pour le plaisir de son verbatim,
il craignait finalement que les caricaturistes de lopposition ne profitent
de lexercice pour les voir le lundi en bande des quatre, le mardi en quatuor
à corde, le mercredi en quatre mousquetaires, le jeudi en quatre cavaliers
de lapocalypse, le vendredi en quatre évangélistes et le
samedi en quatre Dalton... On lui fit remarquer, avec une pointe dagacement,
quil navait rien prévu pour le dimanche. Il répondit
alors, un quart badin trois-quarts sérieux, douter fort que des caricaturistes
de lopposition eussent pu survivre jusquau dimanche, au terme dune
telle semaine à ainsi dessiner ce quarteron de chefs en face de lui.